La Tunisie vit aujourd’hui cette véritable tragédie pharmaceutique en temps réel. Le rapport Tunisia Pharmaceuticals Report (BMI – A Fitch Solutions Company, mai 2026, 47 pages) vient de tomber comme un diagnostic sans appel : les dépenses en médicaments ne cessent de grignoter une part croissante du budget santé des Tunisiens, pendant que l’industrie pharmaceutique locale agonise en silence, et que les multinationales font leurs valises.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes, avec la brutalité des courbes qui montent quand tout le reste descend. En 2022, les dépenses pharmaceutiques représentaient 11,2% des dépenses totales de santé en Tunisie.
En 2026, ce taux atteint 23,8%. En quatre ans, la part des médicaments dans la santé a plus que doublé. Pour le Tunisien moyen, dont le salaire réel s’érode sous l’inflation, c’est moins une statistique qu’une sentence.
Cinq Raisons d’une Explosion Tarifaire
Première raison : l’effondrement du dinar. La Pharmacie Centrale de Tunisie importe l’essentiel des médicaments innovants et des matières premières en devises étrangères. Or le dinar tunisien n’a cessé de se déprécier. Résultat mécanique : chaque boîte importée coûte davantage en monnaie locale, sans que les salaires suivent. Le rapport BMI le confirme sans détour — la dépréciation du dinar figure parmi les causes structurelles de la révision à la baisse des prévisions d’importation pharmaceutique.
Deuxième raison : la pénurie de devises à la Banque Centrale. La BCT a sévèrement restreint les allocations en devises destinées aux achats pharmaceutiques. Moins de devises disponibles, moins d’importations possibles, donc moins de médicaments sur les étalages — et ceux qui restent voient leurs prix flamber sous l’effet de la rareté. Le rapport note que cette contrainte monétaire constitue un obstacle structurel majeur à l’approvisionnement en médicaments de qualité, notamment les traitements innovants en oncologie et en biologie.
Troisième raison : la fuite des multinationales. Depuis fin 2022, Novartis, Bayer Schering Pharma et GlaxoSmithKline ont claqué la porte. Leur départ n’était pas idéologique : la Pharmacie Centrale leur devait collectivement quelque 750 millions de dinars — soit plus de 230 millions de dollars. Des géants pharmaceutiques, pas des ONG. Moins de concurrence signifie moins de choix, et moins de choix signifie des prix qui ne baissent plus. La loi du marché, appliquée à la douleur humaine.
Quatrième raison : la hausse des coûts de fabrication locale. La Tunisie produit localement environ 80% de ses médicaments en volume — une performance appréciable. Mais cette production générique est sous pression. Les intrants importés coûtent plus cher, la logistique s’emballe, et les producteurs locaux peinent à absorber ces surcoûts sans les répercuter sur les prix. Le rapport souligne que les coûts de fabrication croissants ont rendu les produits locaux moins accessibles financièrement, ce qui paraît surréaliste quand on sait que la Tunisie a précisément développé ce secteur pour offrir des médicaments bon marché.
Cinquième raison : le désengagement de l’État et la privatisation rampante. La CNAM rembourse de moins en moins, de plus en plus lentement. En octobre 2025, le syndicat des pharmacies privées a annoncé qu’il n’accepterait plus les paiements différés pour les maladies ordinaires, car la CNAM leur devait déjà 200 millions de dinars. Les hôpitaux publics accumulent des dettes colossales. Le secteur privé prend le relais — à ses tarifs. La santé se privatise de facto, non par choix politique assumé, mais par déliquescence programmée des finances publiques.
Une Industrie Pharmaceutique en Déchéance
Si la pilule est amère, l’industrie censée la fabriquer ne va guère mieux. Le rapport BMI classe la Tunisie au dernier rang des 14 marchés pharmaceutiques de la région MENA, avec un score de 70,9 sur 100 dans l’indice Risque/Récompense des médicaments innovants — où un score élevé signifie, rappelons-le, un marché peu attractif. Dernière sur 14. Même derrière le Liban, pays qui n’a plus d’État depuis une décennie.
Les raisons de cette déchéance sont structurelles. L’environnement réglementaire reste opaque et imprévisible. Les droits de propriété intellectuelle sont insuffisamment protégés. Le régime de prix imposé par les autorités sanitaires érode les marges jusqu’à rendre l’investissement absurde. Il peut falloir jusqu’à cinq ans pour obtenir un accord de remboursement avec la CNAM — cinq ans pendant lesquels une molécule innovante attend dans les limbes administratifs. Et au bout du chemin, le prix de remboursement ne couvre souvent pas le coût réel de développement.
La Pharmacie Centrale doit par ailleurs environ 255 millions de dollars aux fabricants. Une caisse d’État qui ne paie plus ses fournisseurs, c’est une caisse qui n’est plus une caisse — c’est un gouffre habillé en institution.
Le rapport note certes quelques lueurs : le partenariat exploratoire avec Sinovac Biotech pour les vaccins, l’accord Sanofi-Kilani Group signé en février 2026, la licence accordée pour produire localement le nilotinib de Novartis contre la leucémie.
Des signaux positifs, mais qui ressemblent davantage à des pansements sur une hémorragie industrielle qu’à une véritable stratégie de souveraineté pharmaceutique.
La Santé, Luxe des Temps Modernes
Le Tunisien moyen dépensait l’équivalent de 94 dollars par habitant en médicaments en 2022. En 2025, ce chiffre atteint 117 dollars. Pour un salarié au SMIG, c’est une proportion du revenu mensuel qui ne laisse plus beaucoup de marge pour manger, se loger — ou tomber malade.
On prescrit à la Tunisie depuis des années des réformes structurelles, une meilleure gouvernance, moins de corruption, plus d’attractivité pour les investisseurs. Pendant ce temps, la Pharmacie Centrale ne paie pas ses dettes, la CNAM ne rembourse pas ses assurés, les multinationales partent, les prix montent, et le citoyen, lui, avale — faute d’alternative — la pilule la plus amère de toutes : celle de l’abandon.
Le diagnostic est posé. L’ordonnance, elle, attend toujours d’être rédigée.
Sources : BMI – A Fitch Solutions Company, Tunisia Pharmaceuticals Report, mai 2026, 47 pages ; données WHO, UN Comtrade, CNAM, Ministère de la Santé tunisien.
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