Télécoms en Tunisie : rente du duopole, mirage du 5G et impératifs de discipliner Orange et Ooredoo

Il y a des rapports qu’on lit entre les lignes. Celui que vient de publier BMI — filiale analytique de Fitch Solutions, affiliée à Fitch Ratings — sur le secteur des télécommunications tunisiennes en avril 2026 est de ceux-là.

Derrière le langage feutré de l’analyste financier londonien, derrière les tableaux de prévisions et les indices risque/récompense, se cache une réalité que personne en Tunisie n’ose formuler franchement : le secteur des télécommunications, pilier stratégique de toute économie numérique moderne, est devenu le terrain d’une extraction de rente organisée, tolérée par un État absent, au détriment de la recherche, de l’université, des régions et de toute ambition sérieuse de transformation productive.

Ce rapport de 38 pages ne dit pas cela explicitement. Il est payé pour ne pas le dire. Mais ses chiffres, eux, parlent.

Un marché verrouillé, une rente partagée

Le paysage concurrentiel tunisien se résume à trois acteurs depuis deux décennies. Ooredoo — filiale du groupe qatari — contrôle 44,7 % du marché mobile. Orange Tunisie — vitrine africaine du géant français — en détient 25,8 %. Tunisie Télécom, l’opérateur public supposément garant de l’intérêt national, végète à 29 % avec une base d’abonnés mobiles en chute libre : 5 millions en 2023, 4,4 millions fin 2024.

Ce que BMI appelle pudiquement «a shake-up in competition» est en réalité le lent effacement de l’opérateur d’État, exsangue, dépendant de financements extérieurs — la BERD vient d’annoncer en janvier 2026 un prêt de 190 millions d’euros pour lui permettre de moderniser des infrastructures que l’État tunisien n’est plus capable de financer seul. Traduction : le contribuable tunisien s’endette pour remettre à niveau un opérateur public pendant que ses concurrents privés étrangers encaissent.

Le duopole Ooredoo-Orange ne se livre pas une guerre tarifaire. Il se livre une guerre de positionnement sur les segments rentables — les urbains, les postpayés, les zones denses — pendant que l’essentiel du territoire est laissé en jachère numérique.

BMI le confirme sans détour : la 5G «reste économiquement prohibitive dans les zones rurales et non urbaines». Ce n’est pas une contrainte conjoncturelle. C’est un choix de modèle. La rente se maximise là où l’infrastructure préexiste, pas là où elle manque.

Le 5G : l’annonce, le retard et l’illusion

Le lancement commercial de la 5G en février 2025 a été présenté comme une victoire nationale. Le rapport BMI remet les pendules à l’heure. D’abord, ce lancement accuse trois ans de retard sur les promesses initiales du ministère, qui avait annoncé le déploiement pour 2022. Ensuite, les licences de 15 ans accordées en décembre 2024 portent sur 5 MHz dans la bande 700 MHz et 100 MHz TDD dans la bande 3,5 GHz — un spectre correct, mais dont la valorisation effective reste à démontrer.

Surtout, BMI projette seulement 833 500 abonnés 5G pour 2026, soit à peine 5,2 % du parc mobile total. En 2029, on atteindrait 1,88 million. En 2035 — dans neuf ans — la 5G ne représenterait encore que 22 % des abonnés mobiles tunisiens. Et les services 5G opérationnels à fin 2025 se limitaient, selon le rapport lui-même, à «quelques zones urbaines limitées».

Neuf ans pour équiper 22 % du marché en technologie de cinquième génération, dans un pays qui ambitionne de s’intégrer aux chaînes de valeur numériques globales, de développer l’intelligence artificielle, de moderniser son administration et sa recherche. C’est moins une feuille de route qu’un aveu d’impuissance.

3,1 dinars par mois : le prix d’un secteur sous-performant

L’indicateur le plus brutal du rapport est peut-être le plus discret. L’ARPU — revenu mensuel moyen par abonné — stagne à 3,1 dinars tunisiens en septembre 2025, soit moins d’un euro. BMI prévoit qu’il n’atteindra 4,8 dinars qu’en 2035. Ce chiffre n’est pas seulement un indicateur de faible pouvoir d’achat.

Il est le révélateur d’un secteur qui n’a pas réussi à faire migrer ses clients vers des services à valeur ajoutée, qui n’a pas construit l’écosystème numérique capable de justifier des abonnements premium. Il témoigne d’un marché dominé à 83,9 % par des abonnés prépayés en juin 2025 — des clients captifs, volatils, économiquement fragiles, que les opérateurs retiennent par des offres bas de gamme plutôt que par des services différenciants.

Pendant ce temps, Ooredoo Tunisia affiche un chiffre d’affaires de 423 millions de dollars en 2024 et un EBITDA de 176 millions de dollars — soit une marge d’EBITDA de 41,6 %. Orange ne publie pas ses données tunisiennes de façon isolée, mais la structure de marché suggère des marges comparables.

Ces profits sont-ils réinvestis en infrastructure de gros débit ? En connectivité des campus universitaires ? En couverture des zones industrielles de Sfax, Sousse ou Gafsa ? Le rapport ne le documente pas, et c’est précisément le problème.

Les universités dans l’angle mort, les régions dans le noir

Ce que ce rapport ne dit pas — et c’est son silence le plus accablant — c’est l’état de la connectivité des institutions publiques tunisiennes. Pas un mot sur les universités. Pas un mot sur les hôpitaux universitaires. Pas un mot sur les centres de recherche, les pôles technologiques ou les zones d’activité économique régionales.

Tout juste apprend-on que la fibre optique ne représente que 6 % des connexions fixes en 2025.

Que l’ADSL — technologie du siècle dernier — domine encore avec 31 % du parc. Que les connexions M2M, clé de voûte de l’Internet des objets industriel et des systèmes intelligents, plafonnent péniblement à 181 000 unités au troisième trimestre 2025, un niveau que BMI lui-même qualifie d’«encore très loin d’une base M2M solide capable de soutenir les applications IoT de prochaine génération».

En clair : la Tunisie n’a pas l’infrastructure pour entrer dans l’ère de l’IA productive. Ses universités fonctionnent encore, pour beaucoup, avec des connexions indécentes. Ses chercheurs ne peuvent pas accéder aux grandes bases de données scientifiques ni collaborer en temps réel avec leurs homologues internationaux dans des conditions acceptables.

Ses PME régionales n’ont pas accès au cloud dans des conditions de latence et de débit compatibles avec une intégration aux chaînes de valeur numériques. Et les deux opérateurs privés dominants n’ont aucune obligation contractuelle de remédier à cela.

C’est là le cœur du scandale

Le spectre radioélectrique est une ressource nationale, un bien commun. Les licences accordées — quinze ans, bandes 700 MHz et 3,5 GHz — représentent une concession extraordinaire de puissance publique. En échange, la Tunisie reçoit une couverture urbaine satisfaisante sur le haut de gamme et un désert numérique institutionnel et territorial. C’est un marché de duopole opportuniste qui maximise sa rente là où c’est facile, et qui abandonne le reste.

BMI le formule à sa façon, diplomatiquement : dans son indice Risque/Récompense de mars 2026, la Tunisie obtient 60,4/100 pour les «risques industriels» — en dessous de la moyenne régionale MENA de 75,6 — et seulement 58/100 pour les «ressources et l’ouverture du régulateur», contre une moyenne régionale de 74,3.

L’INT joue un rôle consultatif. Le ministère décide. Les opérateurs prospèrent. Et personne n’investit dans ce qui ne rapporte pas immédiatement.

5 recommandations au gouvernement tunisien — pour rompre avec la logique de rente et de l’abus du duopole

Réviser immédiatement les conditions des licences 5G pour imposer des obligations de couverture institutionnelle contraignantes. Tout établissement d’enseignement supérieur, tout centre hospitalier universitaire, tout institut de recherche public et toute zone d’activité économique régionale doivent être connectés en fibre optique ou en 5G fixe à très haut débit symétrique d’ici 2027, sous peine de pénalités financières réelles et de retrait partiel de spectre. Le spectre est une ressource publique : son attribution est une concession, pas un droit acquis.

Instaurer une taxe sectorielle affectée sur les bénéfices des opérateurs privés, alimentant un Fonds National d’Infrastructure Numérique d’Intérêt Public, géré de façon indépendante, dédié au déploiement de fibre noire dans les régions et les campus. Une marge d’EBITDA à 41 % dans un marché sous-développé n’est pas le fruit d’une performance exceptionnelle : c’est le dividende d’une rente que la collectivité a le droit de récupérer partiellement.

Transformer l’INT en autorité administrative indépendante à part entière, dotée d’un pouvoir de sanction autonome, d’un budget propre non négociable, et d’une obligation légale de publication trimestrielle des données de couverture effective par zone et par type d’institution. Tant que le régulateur est sous tutelle ministérielle, la régulation est une fiction au service des opérateurs en place.

Conditionner le renouvellement de toute licence à un audit public d’investissement territorial, distinguant les dépenses réseau réelles des charges financières intra-groupe et des redevances versées aux maisons mères. Ooredoo et Orange doivent rendre des comptes sur leur capex en Tunisie, pas seulement sur leurs résultats consolidés déclarés en devise étrangère depuis Doha ou Paris.

Lancer un programme national «Souveraineté Numérique et Productivité», articulé autour des prérequis infrastructurels concrets de l’IA, du cloud souverain, du travail à distance et de la recherche intensive en données : datacenters neutres régionaux interconnectés aux câbles sous-marins MEDUSA et Ifriqiya, points d’échange internet (IXP) décentralisés, et accès symétrique à très haut débit pour les PME exportatrices et les institutions académiques. La Tunisie ne peut pas prétendre à la transformation numérique avec un ARPU à 3 dinars, 6 % de fibre et des universités sous-connectées.

La révolution numérique ne se décrète pas. Elle se câble. Et tant que deux opérateurs étrangers continueront de maximiser leur rente sur un marché captif, sans obligation d’équité territoriale et sans régulateur capable de les contraindre, la Tunisie restera ce qu’elle est en train de devenir dans les classements internationaux : un pays qui parle de 5G dans ses communiqués officiels et qui laisse ses chercheurs travailler en ADSL.

Sources : E4T , BMI/Fitch Solutions, Tunisia Telecommunications Report, April 2026, 38 p. ; données INT/INTT ; BERD, janvier 2026.