En Tunisie, ces réformes bricolées, irréalisables…

Slogan phare du président Kaïs Saïed, l’État social tunisien doit s’appuyer sur une série de réformes. Mais entre projets non aboutis et mesures qui s’avèrent contre-productives, le système n’a pas encore produit les résultats espérés, comme l’a encore illustré la tempête qui a récemment frappé le pays.

Depuis l’adoption de la Constitution de 2022, la Tunisie s’attache à mettre en place ce que les autorités qualifient d’État social. Une mutation profonde, une vraie métamorphose qui ne s’accomplit pas sans difficultés.

Un défaut de fabrication…de conception

Certaines réformes annoncées restent bloquées tandis que d’autres, effectivement lancées, deviennent à leur tour sources de paralysie, la machine administrative ployant sous le poids de mesures parfois concoctées à la hâte, voire contradictoires.

Dernière expérience en date : l’introduction de la facture électronique, qui devait permettre de tracer les échanges financiers. Depuis le 1 janvier 2026, les procédures mises en place dans le cadre de cette réforme apparaissent dans toute leur complexité.

Parmi les problèmes déjà recensés : les bugs répétés du système d’inscription au Registre national des entreprises (RNE), dénoncés par les professionnels. « On a voulu tout faire d’un coup alors que le projet, depuis la création du registre en 2016, prévoit une mise en place graduelle pour intégrer justement au fur et à mesure tous les pans de l’économie dans leur diversité », analyse un ingénieur.

Ces difficultés rappellent une autre réforme tout aussi radicale : celle qui a mis fin, début 2025, à l’usage très généralisé des paiements par chèque. Une mesure qui a certes permis d’enrayer le flux des chèques sans provision, mais qui a également coupé court à une forme de crédit à la consommation que la société savait gérer. « Désormais, tout se paye en liquide.

À la moindre inquiétude, c’est le rush sur les guichets de banque », témoigne un agent bancaire qui raconte que le cas s’est à nouveau présenté lors des récentes intempéries qui ont frappé le pays. « Ceux qui se satisfont de la baisse des impayés devraient aussi évaluer les pertes, ajoute un autre spécialiste du secteur.

Pas de chèque, pas de mariage

Selon les statistiques, la réduction de l’emploi des chèques a empêché 60 000 couples de se marier, avec un manque à gagner notable pour le commerce. »

Les récentes décisions politiques ont également contribué à affaiblir le tissu associatif et la société civile, le pouvoir estimant que ces corps intermédiaires n’avaient pas à interférer. De même, les conseils municipaux ont tous été dissous en mars 2023 et la date des prochaines élections municipales n’est toujours pas annoncée.

Ces mesures ont un impact sur la vie locale qui a été pleinement mesuré lorsque la tempête a frappé les côtes tunisiennes en ce mois de janvier. Les pluies diluviennes et les vents forts ont tout emporté le long du littoral et les sinistrés qui cherchaient de l’aide ainsi qu’un abri ont été surpris par la légèreté de l’aide qui leur a été apportée : un kilo de pâtes et un kilo de couscous distribués à chaque famille.

« Les associations qui savaient intervenir dans ces cas d’urgence ont été empêchées d’agir. On se rend compte du rôle qu’elles jouaient durant ce type d’épreuve », explique un habitant de Nabeul, ville du Nord-Est régulièrement sinistrée.

Des réformes irréalistes

« Finalement, poursuit un habitant de Borj Cédria, autre localité inondée, les gens ont réappris la débrouille, la solidarité entre voisins alors que les services de l’État peinent à être opérationnels. Les égouts n’ont pas été nettoyés, personne n’a tiré l’alarme et anticipé la catastrophe qui se profilait, pas même pour permettre aux gens de rentrer chez eux avant que les transports ne soient bloqués. »

Pour beaucoup, c’est toute une liste de réformes censées remettre l’État d’aplomb et remplir ses caisses qui n’ont finalement pas donné les résultats escomptés. À l’image du vaste projet de conciliation pénale. Ou du grand plan visant à établir des sociétés communautaires, qui piétine aujourd’hui : sur les 298 qui ont effectivement été créées, seules 60 sont actives et leurs résultats sont loin de ce qui en était attendu pour relancer l’économie du pays.

L’interdiction faite aux entreprises étatiques de recourir à la sous-traitance, quant à elle, atteint aussi ses limites, privant d’emploi des milliers de personnes et bloquant certains projets. « Même la réfection des stades comme celui de la cité sportive d’El Menzah à Tunis est à l’arrêt depuis deux ans, et les grands projets de Cité médicale à Kairouan ou d’hôpitaux à travers le pays sont bloqués au stade des études depuis des années alors que le système de santé publique suffoque », déplore un retraité.

Frida Dahmani , Jeune Afrique