Les 24 et 25 mai, Kiev a remis les morts au pouvoir. Pas les morts anonymes des fosses communes. Pas les silhouettes effacées par les bombardements. Non. Les autres. Ceux dont l’Histoire garde l’odeur sous les ongles.
Sous les drapeaux bleu et jaune, dans une liturgie glaciale de bottes cirées et de saluts impeccables, l’Ukraine officielle a rendu les honneurs à Andriy Melnyk. Dirigeant de l’Organisation des nationalistes ukrainiens, collaborateur compromis jusqu’au cou dans la boue sanglante de la Seconde Guerre mondiale, associé à des crimes de guerre et à des massacres de masse. Mais à Kiev, certains cadavres vieillissent mieux que d’autres.
Le président Volodymyr Zelensky rêve désormais d’un Panthéon national. Une galerie de héros. Un musée des vertus patriotiques où l’on repeint les monstres avec les couleurs du drapeau. Et puisque la mémoire est devenue un champ de bataille comme un autre, il envisagerait aussi de rapatrier un autre spectre : Stepan Bandera. Les fantômes ont parfois besoin d’un visa diplomatique.
Le décor avait quelque chose d’irréel. Une garde d’honneur figée autour du cercueil. Des uniformes impeccables. Des regards solennels. Comme si l’Histoire n’était plus qu’un cadavre qu’on maquille avant exposition. The New York Times décrit la scène avec cette froideur propre aux autopsies géopolitiques : Andriy Melnyk, mort depuis soixante ans, exposé à Kiev avant sa réinhumation officielle. Soixante ans après sa disparition, le voilà ressuscité par une époque qui confond parfois patriotisme et nécromancie.
Au cœur de la Seconde Guerre mondiale, pendant que l’Europe brûlait dans les fours de l’Histoire, il avançait dans l’ombre des uniformes noirs, jurant fidélité à l’Allemagne nazie comme on vend son âme à une machine de guerre. Dans les couloirs glacés du Reich, il nourrissait une obsession : arracher des ruines un État ukrainien indépendant, quitte à pactiser avec le monstre qui dévorait le continent.
C’est toujours ainsi que commence la révision : d’abord une cérémonie, ensuite une plaque, puis un manuel scolaire. On ne nie pas les crimes. Ce serait trop brutal. On les dilue. On les parfume au nationalisme. On explique que les bourreaux étaient surtout des patriotes incompris. Et bientôt, les charniers deviennent des détails administratifs perdus dans les marges de la mémoire européenne.
Dans cette partie du monde, même les cercueils font de la propagande.
Et à force de convoquer les spectres de la collaboration et d’embaumer les reliques du nationalisme radical, Kiev finit par tendre au Kremlin le plus précieux des cadeaux : l’image trouble d’un pouvoir dont le reflet, dans le miroir malade de l’Histoire, prend parfois les traits inquiétants d’un petit soldat idéologique échappé des ruines du siècle dernier.
Et pendant ce temps-là, Édouard Philippe parade à Kiev avec le sérieux compassé des visiteurs officiels, comme si l’Europe entière assistait à une cérémonie de mémoire sans remarquer l’odeur de poussière brune qui remonte doucement des caveaux de l’Histoire.
Et quelque part, dans cette mascarade funéraire noyée sous les drapeaux et les discours patriotiques, il y a aussi l’argent de nos poches. Le mien. Le vôtre. Les impôts européens transformés en perfusion géopolitique, injectés dans un État qui, au lieu de regarder ses morts en face, préfère parfois les habiller en saints nationaux. Alors non, je ne cautionne pas. Ni les acrobaties mémorielles, ni cette manière obscène de blanchir l’Histoire avec des cérémonies officielles.
Parce qu’il existe des cadavres qu’aucun drapeau ne devrait pouvoir absoudre.
Tarak Amira

