Edgar Morin , le dernier passeur d’humanité

Aujourd’hui, un grand veilleur a quitté le rivage des hommes.

La disparition d’Edgar Morin nous laisse cette étrange impression que certaines présences ne s’éteignent jamais tout à fait. Elles deviennent des lumières discrètes, semblables à ces étoiles dont l’éclat continue de voyager dans la nuit longtemps après leur disparition.

Toute sa vie, il nous aura appris à penser la complexité. Dans un monde avide de certitudes, il défendait les nuances. Dans un siècle marqué par les camps, les slogans et les vérités définitives, il rappelait que la réalité est un tissu vivant, traversé d’ombres et de lumière, de contradictions et de métamorphoses.

Mais Edgar Morin n’était pas seulement un penseur. Il était aussi un homme d’engagement. Résistant durant la Seconde Guerre mondiale, il combattit très tôt le fascisme et toutes les formes d’oppression. Plus tard, il dénonça les dérives totalitaires, refusant avec la même exigence les aveuglements de l’Est comme ceux de l’Ouest. Il plaida sans relâche pour le dialogue entre les peuples, la justice sociale, la protection de la planète et une conception de l’humanité fondée sur la solidarité plutôt que sur la domination.

Parmi les rares intellectuels capables de demeurer fidèles à leurs principes sans céder aux appartenances, il fut aussi l’une des voix qui rappelèrent qu’aucune histoire, aussi douloureuse soit-elle, ne dispense du devoir de lucidité. Attaché à l’universalisme, il s’inquiéta très tôt du sort réservé aux Palestiniens et dénonça les souffrances infligées aux populations civiles. Il était convaincu qu’aucune mémoire blessée ne pouvait justifier l’oubli de la douleur d’autrui. Cette position lui valut parfois l’incompréhension, parfois l’hostilité de ceux qui préfèrent les fidélités tribales à l’exigence morale.

Il demeura attentif au destin du peuple palestinien, dont l’histoire reste marquée par l’exil, les deuils et une espérance obstinée. Edgar Morin rappelait inlassablement que l’humanisme ne choisit pas ses victimes et ne hiérarchise pas les souffrances. Il savait que la compassion perd sa grandeur dès l’instant où elle devient sélective.

Tout semble avoir déjà été dit sur Edgar Morin, comme si les mots s’étaient depuis longtemps rassemblés autour de son œuvre pour lui rendre hommage. Pourtant, j’aimerais ajouter une voix à ce chœur. Une voix venue de cette terre blessée qu’était si souvent la Palestine dans sa réflexion. Car à travers le calvaire du peuple palestinien se révèle aussi une dimension essentielle de son humanisme : cette fidélité obstinée envers ceux que l’Histoire écrase et que le monde finit parfois par ne plus voir.

Parmi ses textes les plus controversés figure une tribune publiée dans Le Monde le 4 juin 2002, au titre aussi abrupt qu’un diagnostic sans appel : « Israël-Palestine : le cancer », cosignée avec Sami Naïr et Danièle Sallenave.

Morin y décrivait l’une des tragédies les plus cruelles de l’histoire humaine : celle des victimes d’hier qui peuvent, à leur tour, reproduire les mécanismes de domination qu’elles ont elles-mêmes subis. Il écrivait :

« Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. »

Ces mots tombèrent dans le débat public comme une pierre dans une eau déjà agitée. Non parce qu’ils recherchaient le scandale, mais parce qu’ils rappelaient une vérité inconfortable : la souffrance n’immunise pas contre l’injustice, et la mémoire des persécutions ne protège pas toujours contre la tentation de reproduire ce que l’on a soi-même enduré.

Aujourd’hui, sa voix s’est tue. Mais ses questions demeurent. Et les questions survivent souvent plus longtemps que les réponses.

Peut-être le plus bel hommage que nous puissions lui rendre est-il de poursuivre ce qu’il n’a jamais cessé de défendre : résister aux simplifications, refuser les fanatismes, préserver le dialogue là où d’autres sèment la haine, et maintenir vivante cette conviction fragile mais essentielle que chaque être humain porte en lui une part de l’humanité entière.

Tandis qu’Edgar Morin rejoint ce grand silence où s’effacent les frontières, les idéologies et les querelles, il nous laisse un héritage plus précieux que toutes les certitudes : la conscience que nos destins demeurent intimement liés.

Et si son œuvre continue de nous murmurer quelque chose aujourd’hui, c’est peut-être ceci : la grandeur d’une civilisation ne se mesure ni à sa puissance ni à ses victoires, mais à sa capacité de reconnaître la dignité de chaque être humain, surtout lorsque le monde détourne le regard.

Que sa mémoire demeure parmi ceux qui refusent de s’habituer à la nuit, parmi ceux qui continuent de croire que derrière les frontières, les drapeaux et les haines patiemment entretenues, les hommes appartiennent encore à la même espèce de destin.

Tarak Amira