Ailleurs, ce matin-là, des parents ajustent des cartables sur de petites épaules.
On vérifie une trousse, on range un goûter, on essuie une joue encore froissée de sommeil. Puis on prend une photo. Une image pour se souvenir du premier jour.
À Gaza, pour Youssef Akila et sa fille, il n’y aura pas de photo.
Pas de portail d’école.
Pas de maîtresse.
Pas de cahier neuf.
Pas de prénom maladroitement écrit au milieu d’une page blanche.
Il n’y aura rien de ce qui accompagne l’enfance.
Seulement la poussière. Le vacarme. La mort.
Elle devait apprendre à écrire son prénom. Elle n’aura même pas eu le temps d’en tracer la première lettre.
Son père devait lui tenir la main jusqu’à l’école.
Il lui aura tenu la main jusqu’à la mort.
Voilà peut-être le visage le plus obscène de la guerre : prendre un matin qui devait appartenir à l’enfance et le transformer en matin de deuil.
Un cartable attend quelque part.
Un cahier restera vierge.
Et bientôt viendront les mots officiels. Les communiqués. Les justifications. Les formules glacées qui savent si bien transformer un enfant en « dommage collatéral ».
Mais aucun vocabulaire militaire ne saura expliquer l’absence d’une petite fille à son premier jour d’école.
Aucun chiffre ne portera son cartable.
Aucune statistique ne saura écrire son prénom.
Elle devait apprendre l’alphabet.
Elle a rencontré trop tôt le dernier mot de la guerre : fin.
Le plus terrible n’est pas seulement la mort.
C’est tout ce qui devait venir après et qui ne viendra jamais.
La deuxième journée d’école.
Les fautes d’orthographe.
Les cahiers tachés d’encre.
Les dessins rapportés à la maison.
Les disputes.
Les anniversaires.
Les rêves absurdes de l’enfance.
Une vie entière qui attendait derrière cette première porte d’école.
Même si, à Gaza, ce n’était pas une vie. Juste une existence.
Tout cela vient d’être supprimé.
En une seconde.
Le cartable devient inutile.
Le cahier reste blanc.
Et une enfance entière tient désormais dans un silence.
Tuer un enfant le jour où il commence l’école, c’est plus qu’ôter une vie.
C’est tuer un avenir avant qu’il ait eu le temps de prononcer son premier mot.
Elle n’aura jamais de deuxième jour d’école.
Nous, si.
Et demain, pendant que nos enfants ouvriront leurs cahiers, quelque part à Gaza, celui d’une petite fille restera fermé pour toujours.
C’est cela, peut-être, la véritable victoire de la barbarie :
faire disparaître l’avenir avant même qu’un enfant ait appris à l’écrire.
La barbarie n’a parfois besoin que d’une seule chose pour triompher : que l’enfance elle-même devienne une cible.
Tarak Amira

