Lorsque vous aurez terminé la lecture de cet article de mon ami Khaled Boumiza ( cliquez sur le lien ) , gardez à l’esprit sa conclusion :
« Une source qui n’est pas infinie. Les réserves de change sont un stock fini. Neutraliser aujourd’hui en les consumant, c’est reporter la pression sur demain, quand le matelas s’amincira. La planche à billets tunisienne ne fait pas flamber les prix dans l’immédiat. Elle fait fondre les réserves, affaiblit le dinar, et affranchit l’État de toute contrainte. Cap sur 25 milliards, sans intérêts, sans remboursement, et sans effort. »
On apprécie ce genre de conclusion : solide, claire et argumentée. Pour certains d’entre nous en Tunisie — malheureusement trop peu nombreux — elle ne fait que renforcer une inquiétude déjà présente sur l’avenir économique du pays.
Mais, le plus souvent, on passe ensuite à l’article suivant. C’est sans doute l’un des travers de notre époque : l’attention est davantage attirée par le buzz des réseaux sociaux que par les analyses économiques, qui demandent du temps et obligent à aller au-delà de l’événement immédiat.
Au cours de ma carrière à la BCT puis au FMI, j’ai toujours été particulièrement attentif à la genèse des crises. Je ne me suis jamais intéressé uniquement à leur aboutissement — changement de gouvernance, crise bancaire, dévaluation ou recours au FMI — mais surtout à leurs causes profondes : comment les déséquilibres se forment, comment ils s’accumulent et pourquoi, à un moment donné, ils finissent par devenir une crise.
Car une crise n’a presque jamais une seule source.
Les sources d’une crise sont comme celles du Nil : il ne suffit pas de regarder le fleuve là où il apparaît à nos yeux. Il faut remonter très loin pour retrouver ses différentes branches et comprendre comment elles ont fini par se rejoindre.
C’est précisément ce que j’essaie de faire à travers mes recherches et mes ouvrages : remonter dans le temps pour comprendre la formation des déséquilibres tunisiens, plutôt que de ne regarder que leur manifestation finale.
Dans mon dernier ouvrage, « Genèse de la création de la Banque centrale de Tunisie et du dinar », je montre notamment que l’histoire monétaire et financière tunisienne est marquée par un cycle récurrent : l’accumulation des déséquilibres budgétaires et extérieurs conduit progressivement à mobiliser la Banque Centrale pour compenser les insuffisances du financement public ; lorsque cette accumulation devient insoutenable, la dévaluation, l’assainissement des finances publiques et le recours au FMI deviennent les instruments du retour à la stabilité.
Ce mécanisme apparaît dès les années 1960. Il culmine avec la dévaluation du dinar en 1964, suivie d’une série de programmes avec le FMI destinés à rétablir les équilibres financiers et extérieurs.
Il réapparaît ensuite dans les années 1980 et culmine avec la crise de 1986, la dévaluation du dinar et le recours à deux programmes successifs avec le FMI.
L’enseignement de cette histoire est simple : lorsque les mécanismes de financement de l’État et la discipline budgétaire ne sont pas durablement réformés, les mêmes tensions finissent par réapparaître, parfois sous des formes différentes.
C’est ce qui rend la situation actuelle particulièrement intéressante — et préoccupante.
La Tunisie semble aujourd’hui renouer avec un mécanisme que son histoire économique connaît déjà : lorsque le financement extérieur devient plus difficile, la contrainte budgétaire se resserre et le recours au financement intérieur, notamment à celui de la Banque Centrale, tend à prendre davantage de place.
Je vous laisse tirer votre propre conclusion.
Avec toutefois une précision : nous ne pratiquons plus aujourd’hui les dévaluations comme autrefois. Nous parlons de « glissements » du dinar.
Le terme est plus sophistiqué.
Sadok Rouai

