La grande blanchisserie

La politique tunisienne possède un talent que même les meilleurs criminels pourraient lui envier : elle sait effacer les empreintes.

Voilà donc certains anciens compagnons de la décennie Ennahda qui réapparaissent aujourd’hui en grands insurgés, la voix tremblante de vertu, appelant à renverser le régime actuel.

Comme si l’histoire avait subi une panne de courant.

Comme si leurs années de gouvernement, leurs alliances, leurs silences, leurs votes et leurs accommodements avec le pouvoir islamiste avaient été aspirés par un trou noir.

La grande blanchisserie politique est ouverte.

On y entre avec un passé encombrant et on en ressort avec une virginité toute neuve.

Le passé ? Quel passé ?

Il semble avoir été soigneusement rangé dans une pièce sans fenêtres, avec les vieux dossiers et les mauvaises consciences.
Je me demande ce qui se passe, le matin, devant le miroir.

Au moment de se raser.
De se coiffer.
Est-ce qu’ils reconnaissent encore le visage qui leur fait face ?
Ou bien ont-ils appris à détourner les yeux au bon moment ?

Peut-être voient-ils un démocrate persécuté.
Un résistant.
Une victime.
Un héros tardif.

C’est pratique, le miroir politique : il ne renvoie jamais les cadavres qu’on préfère oublier.

Pourtant, avant de distribuer des certificats de démocratie aux autres, il faudrait peut-être ressortir les vieux dossiers.
Faire l’inventaire.

Qui était là ? Qui gouvernait ? Qui votait ? Qui négociait ? Qui applaudissait ? Qui se taisait ?
Et surtout : qui profitait du système pendant que d’autres en payaient le prix ?

Le Parlement présidé par Rached Ghannouchi n’était pas un décor de théâtre.
Les gouvernements d’Ennahda n’étaient pas une fiction.
La décennie passée n’a pas disparu parce que certains ont soudain découvert les vertus de l’opposition.
On peut changer de parti.
Changer de discours.
Changer de costume.
Même changer de coiffure.
Mais il reste une chose que la chirurgie politique ne sait pas encore enlever : les traces du passé.

Alors, avant de demander au pays de tourner la page, qu’ils aient au moins le courage de la lire.

Page après page.
Vote après vote.
Décision après décision.
Et qu’ils commencent par écrire leur propre bilan.
Qu’ils expliquent ce qu’ils ont fait lorsque le pouvoir leur souriait, et ce qu’ils ont refusé de faire lorsqu’il fallait avoir du courage.

Parce que la Tunisie n’a pas besoin de repentis maquillés en résistants.
Elle n’a pas besoin de politiciens qui découvrent la démocratie le jour où ils découvrent qu’ils n’ont plus de fauteuil.0
Et surtout, elle n’a pas besoin qu’on lui vende cette vieille marchandise sous une nouvelle étiquette :
l’amnésie comme programme politique.

Les reconversions miraculeuses ont souvent une odeur étrange, celle des consciences qui ont compris que le pouvoir changeait de mains.
Et qu’il était temps de changer de camp.

Le miroir, lui, n’a pas d’ambition électorale.
Il ne négocie pas.
Il ne retourne pas sa veste.
Il ne change pas de mémoire selon le sens du vent.
Chaque matin, il rend le même verdict.
Et c’est peut-être cela, le plus cruel :
ils peuvent réécrire leurs discours, brûler leurs archives, repeindre leurs portraits et se fabriquer une nouvelle virginité politique.

Mais il restera toujours, quelque part, un miroir assez cruel pour leur rappeler qu’ils ne sont pas devenus innocents.
Ils sont simplement devenus assez vieux pour avoir oublié qu’ils ont été coupables.

Tarak Amira