L’Etat tunisien , sous la sage conduite de son actuel président, préfère pratiquer une politique de fuite en avant

L’accusation qui pèse sur le journaliste Mohamed Yousfi est le blanchiment d’argent. En principe, cette accusation concerne les personnes qui mènent une double activité, dont l’une est illicite et l’autre sert précisément à donner l’apparence du licite aux revenus issus de la première. Quelle serait, dans le cas présent, l’activité illicite par rapport à laquelle l’activité journalistique de l’intéressé servirait de couverture ? On ne voit pas très bien, et les premiers éléments indiquent que les revenus du journaliste sont si modestes que l’accusation dirigée contre lui ne peut être que fantaisiste.

Mais en réalité nous sommes en présence d’une conception modifiée de la notion de blanchiment d’argent, ou plus précisément du caractère sale ou non de l’argent. Car l’argent sale, ici, serait l’argent qui proviendrait d’organismes étrangers. Il n’est pas nécessaire qu’il provienne d’une seconde activité comme le trafic de stupéfiants, la contrebande de cigarettes, la prostitution ou autres. Le simple fait qu’il provienne de l’étranger suffit pour qu’il soit considéré comme sale, quelles que soient les garanties données en ce qui concerne les termes de sa juste utilisation, quelle que soit la transparence exigée dans la gestion des fonds accordés.

Que l’organe de presse dont Mohamed Yousfi est rédacteur en chef reçoive de l’argent de l’étranger ou non n’est pas notre propos. Ce qui nous importe, c’est la question de savoir s’il est judicieux de faire peser un soupçon sur quelque acteur que ce soit dès lors qu’il perçoit des financements étrangers et indépendamment même du cadre juridique qui contrôle ce financement. Nous voyons aujourd’hui quel est le résultat de cette politique de soupçon sur tout un pan de l’activité associative en Tunisie, étant donné que l’Etat tunisien ne se considère pas lui-même comme redevable envers ce secteur d’une aide quelconque.

Mais une question se pose : si l’argent est sale dès lors qu’il a une source étrangère, et si sa saleté s’explique de son côté par le fait que celui qui le perçoit devient automatiquement un agent au service de l’étranger, incapable de préserver le caractère vertueux à la fois de son activité et des moyens de son financement, alors qu’est-ce qui nous assure que l’Etat lui-même qui, dans différents domaines – du militaire à la santé, en passant par l’éducation et l’agriculture, bénéficie de toutes sortes de programmes d’aide et de coopération, ne se laisse pas salir par l’argent associé à ces programmes.

Je me souviens de la remarque faite à mon adresse, du temps où j’exerçais encore le métier de journaliste, par une personne représentant une agence de l’Onu, et qui me disait que l’administration tunisienne se débrouillait très mal pour s’octroyer des sources de financements disponibles et qui finissaient souvent dans l’escarcelle de pays tiers, parfois voisins. Le fait est que ce sont les pays les plus intelligents qui ont compris que l’argent n’est ni sale ni propre : il le devient selon ce qu’on en fait. Si on l’utilise à bon escient, et de façon qui soutienne les besoins de développement du pays, alors il est propre. Si, à l’inverse, on ne sait pas quoi en faire, parce que la vision du développement est elle-même floue et obstruée par toutes sortes de convoitises individuelles, alors l’argent propre devient sale.

Et c’est probablement à cela qu’on assiste : un Etat qui, parce que son expérience de l’argent venant de l’étranger est celle d’un argent qui est synonyme de multiplication des concupiscences et de renoncement au travail au service du pays, ne peut pas concevoir que d’autres acteurs que lui puissent avoir une expérience différente. Pas plus qu’il n’est capable de réguler la gestion de ces financements dans le sens de la rigueur et de la bonne utilisation.

Et, plutôt que de se reprendre et de reconsidérer son propre rôle, l’Etat, sous la sage conduite de son actuel président, préfère pratiquer une politique de fuite en avant et mener la guerre à tous ceux qui, par leur exemple, rappelleraient à quel point il est lui-même, par effet de contraste, incapable de se conduire de façon vertueuse.

Bien sûr, s’il s’agit parmi ces derniers d’organes de presse qui ne font pas preuve de complaisance ni de couardise à son égard, la raison de sévir contre eux est double.

Raouf Seddik