En Tunisie, des pénuries dignes des temps soviétiques : manque d’eau potable et d’électricité

Les bouteilles d’eau deviennent des produits rares dans les commerces, tandis que des coupures d’électricité et de l’eau de robinet ont lieu dans le Grand Tunis. Pendant ce temps, Kaïs Saïed achève sa septième année d’exercice autoritaire du pouvoir…

Dans un supermarché de la banlieue nord de Tunis, on s’est chatouillé l’échine entre clients dans l’espoir d’obtenir un pack d’eau. Des gros mots ont été échangés. La bouteille de la marque Safia, avec son étiquette rose, est devenue un produit rare, une denrée liquide pour laquelle on doit faire la queue, guetter les approvisionnements, envoyer une tante, un cousin sans emploi, faire le vigile des camions de livraison.

On se croirait en Union soviétique quand les babouchkas annonçaient avec des mimiques de conspiratrices « qu’il y avait de la pâte dentifrice en vente au Gastronom ». Sur TikTok, on peut voir un camion, arrêté dans un embouteillage, transportant des packs sous une bâche, se faire dépouiller par des passants qui se hissent à hauteur de cargaison.

Jeudi 3 septembre, de Radès à La Manouba, du nord au sud du Grand Tunis (plus de 2 millions d’habitants), la Steg (Société tunisienne d’électricité et du gaz) annonçait « la possibilité » de coupures de 13 heures à 17 heures. « Possibilité » qui s’est concrétisée. Au cœur de l’après-midi, alors que la température dépassait les 35 °C, l’absence de lumières, de climatiseurs, de réfrigérateurs, d’appareils médicaux respiratoires, a traduit une situation nouvelle en Tunisie. Deux besoins primaires, de base, l’eau et l’électricité, font partiellement défaut. Comment la Tunisie en est arrivée là ?

Asphyxie de l’économie et des compétences

Face à ces pénuries, le président Kaïs Saïed est intervenu pour dénoncer des « actes prémédités visant à enflammer la situation par tous les moyens, à répandre mensonges et rumeurs afin de semer la confusion » et à « maltraiter les citoyens jusque dans les services les plus élémentaires ».

Au sein de la population, bien silencieuse depuis le coup d’État du 25 juillet 2021 avec l’appui de la police et de l’armée, on ne croit plus aux histoires de complots – « des fariboles », jette un vieux Tunisien –, à cette fable de la « main de l’étranger » qui, de Tel-Aviv à Washington, tenterait de torpiller la politique menée par Kaïs Saïed.

Les pénuries, inédites à cette échelle en Tunisie, sont le bilan de sa politique menée depuis sept ans. Si la population fait le dos rond, malgré quelques manifestations, un expert dénonce une « déshumanisation de la société », « un phénomène jamais observé dans l’Histoire récente ».

Le président Saïed, élu démocratiquement en 2019 face à un affairiste notoire, dirige un pays assommé par les pénuries. Ce fonctionnaire de l’enseignement supérieur avançait masqué. Il avait fait campagne sur la vertu, la « pureté », la lutte contre la corruption des élites ; il a mis fin à la démocratie parlementaire, a embastillé toute l’opposition (de la gauche à la droite) politique, s’est approprié tous les pouvoirs, le judiciaire inclus. Les fonctionnaires ont été triés en fonction de l’allégeance faite au nouveau Raïs.

Son programme, qui tourne le dos au FMI, aux Occidentaux « décadents » (alors que l’Europe représente plus de 70 % du commerce), est celui d’un tiers-mondiste panarabiste du XXe siècle. Le résultat est sidérant. Le tourisme estival, l’un des trépieds de l’économie, a subi les coupures de courant comme un couperet : privés de climatisation par 40 °C, une partie de la clientèle pourrait ne plus revenir et opter pour le Maroc où l’Égypte. L’homme qui justifiait son coup d’État au motif de « dangers imminents » menaçant le pays sera paradoxalement celui qui l’aura affaibli de façon structurelle.

Source : Benoît Delmas , Le Point