🔴Après deux années d’avertissements, le gouverneur de la Banque centrale a enfin reconnu ses inquiétudes concernant la qualité des actifs des banques commerciales, le taux de créances douteuses — qui atteint 15 % — et la forte dépendance du système bancaire vis-à-vis du financement de la dette publique. (Source : rapport annuel de supervision de la Banque centrale, 2025).
Au cours des deux dernières années, j’ai alerté sur le fait que le financement du déficit budgétaire de l’État — par le biais de prêts intérieurs en dinars et de crédits sans intérêts accordés par la Banque centrale — placerait le système bancaire dans une situation extrêmement difficile.
🔴La Banque centrale de Tunisie subit une perte de valeur sur son portefeuille de créances sur l’État.
Le système bancaire tunisien, quant à lui, voit la valeur de son portefeuille d’obligations d’État s’éroder ; les bons du Trésor perdent de la valeur année après année. Les prêts accordés au gouvernement, totalisant 25 milliards de dinars, ont perdu 20 % de leur valeur en raison de la forte inflation enregistrée ces trois dernières années.
🔴Il en va de même pour l’ensemble des banques commerciales tunisiennes : elles ont essuyé des pertes sur leurs portefeuilles obligataires, et tous les établissements ayant acquis des titres publics ont enregistré des moins-values. Par ailleurs, 21 % du total des actifs bancaires sont engagés dans le financement du déficit public ; une exposition dont la valeur réelle diminue chaque année sous l’effet de l’inflation.
🔴Le Parlement a-t-il conscience que ces prêts sans intérêts — cette « monnaie gratuite » fournie par la Banque centrale à l’État — font peser une pression financière alarmante sur l’ensemble du système bancaire tunisien, tout en entraînant une dégradation continue du pouvoir d’achat du dinar ?
🔴Nous pouvons tirer des leçons des expériences internationales ; pas plus tard que la semaine dernière, nous avons appris que le fonds souverain norvégien avait subi une perte de 30 milliards de dollars sur ses investissements en obligations et en actions à travers le monde.
🔴 L’augmentation de la masse monétaire dans l’économie fait grimper les niveaux d’endettement et maintient une inflation élevée sur une période prolongée, sans pour autant générer de véritable croissance économique — comme nous avons pu le constater au cours des quatre dernières années.
🔴 Par ailleurs, l’inflation et la dépréciation des obligations exerceront une pression sur le système bancaire tunisien, qui perdra ainsi sa capacité à accorder des crédits aux entreprises privées et aux ménages, freinant par là même la croissance économique.
L’essentiel des bénéfices du système bancaire provient des prêts accordés à l’État et des commissions élevées facturées à la clientèle (les commissions représentent 20 % des bénéfices des banques, un taux très élevé à l’échelle internationale).
🔴Le système bancaire tunisien est fortement fragilisé, avec un taux de créances douteuses (non performantes) compris entre 15 % et 18 %. L’État détient désormais environ 21 % des actifs bancaires, ce qui témoigne d’un renforcement des liens entre les banques et le gouvernement (Source : rapport annuel 2025 de la Banque centrale).
🔴Le système bancaire dispose d’une capacité limitée à absorber les chocs financiers et à financer le secteur privé pour stimuler la croissance économique.
🔴En 2025, environ 50 % des crédits ont servi à financer la dette publique et les entreprises d’État, tandis que 30 % ont été alloués aux grandes entreprises (Source : rapport 2025 de la Banque centrale).
Les 800 000 petites entreprises tunisiennes éprouvent des difficultés à obtenir des crédits.
🔴Qui supportera ces pertes ? Qu’il s’agisse des prêts accordés par la Banque centrale à l’État ou des pertes subies par les banques commerciales — contraintes, année après année, d’acquérir des bons du Trésor pour financer les déficits publics — qui en paiera le prix ?
🔴En 2024, la Banque de France a enregistré une perte de 12 milliards d’euros sur ses achats d’obligations d’État.
La Banque centrale européenne (BCE) a perdu 7,94 milliards d’euros.
La Banque d’Italie a subi une perte de 7,1 milliards d’euros.
La Banque du Japon a perdu 90 milliards de dollars.
La Réserve fédérale américaine a enregistré une perte de 844 milliards de dollars sur son portefeuille obligataire en 2025.
La Banque d’Angleterre a perdu 150 milliards de livres sterling.
La Banque centrale d’Australie a perdu 36 milliards de dollars.
La Banque nationale suisse (BNS) a subi une perte équivalente à 143 milliards de dollars sur son portefeuille obligataire en 2023, et a enregistré, au premier trimestre 2026, une perte de 8,2 milliards de francs suisses sur ses investissements en devises étrangères.
🔴Aujourd’hui, l’inflation élevée constitue l’ennemi numéro un de l’économie mondiale. Il ne faut pas oublier que l’inflation agit comme un impôt occulte : elle accroît les coûts de production et érode silencieusement, année après année, la valeur du dinar (et, par conséquent, le pouvoir d’achat).
🔴 En outre, elle creuse les inégalités entre riches et pauvres, tout en détruisant la valeur de l’épargne bancaire — une ressource pourtant nécessaire aux investissements publics destinés à stimuler la croissance économique.
🔴 Les crédits bancaires constituent des actifs financiers pour les banques commerciales comme pour la Banque centrale. Lorsque ces actifs perdent de la valeur dans un contexte de forte inflation, c’est l’ensemble du système bancaire qui subit une dépréciation de ses actifs globaux ; parallèlement, la valeur du dinar s’effrite, entraînant une détérioration du niveau de vie général.
🔴Dans un environnement marqué par une forte inflation et des taux d’intérêt élevés, les bons du Trésor voient leur cours chuter en dessous de leur valeur nominale (leur valeur initiale), perdant ainsi leur valeur actuelle (en raison de la relation inverse entre prix et valeur).
Ex. : le prêt sans intérêts de 7 milliards accordé au gouvernement en 2024 est évalué à 5,6 milliards de dinars aujourd’hui (7 milliards de dinars, déduction faite d’une inflation cumulée de 20 % sur 3 ans = 5,6 milliards de dinars).
Le problème est particulièrement grave pour les banques commerciales qui détiennent des bons du Trésor : leur valeur au bilan de ces banques diminue chaque année, ce qui contraint les établissements à réduire leurs crédits au secteur privé ainsi qu’aux ménages.
🔴🔴Les prêts sans intérêts — un véritable poison.
Toutes les banques centrales à travers le monde surveillent l’inflation des prix à la consommation (biens et services), mais elles suivent également l’évolution du prix des actifs — qu’il s’agisse de l’immobilier, des véhicules ou des obligations.
Lorsque le prix des actifs augmente, la demande pour ces actifs finit par fléchir, entraînant une baisse de leur valeur, laquelle peut même tomber en dessous de leur valeur nominale (le coût d’acquisition initial).
🔴En d’autres termes, si la valeur des actifs fluctue, le montant de la dette et les charges d’intérêts (le passif), eux, restent fixes. Or, cette dette doit être remboursée, sous peine de poursuites légales. C’est précisément ce mécanisme qui conduit certaines institutions financières à la faillite, comme ce fut le cas pour le Credit Suisse en Suisse, ou encore pour la Silicon Valley Bank (SVB) et la Signature Bank aux États-Unis, qui se sont effondrées en 2023.
🔴Les autorités doivent également prêter attention à l’inflation des actifs. Lorsque le prix des terrains ou des véhicules augmente de plus de 10 % par an, cela pèse lourdement sur le budget des familles tunisiennes ; les ménages de la classe moyenne se retrouvent alors dans l’incapacité d’acquérir un logement, en raison de la flambée des prix de l’immobilier et du foncier.
🔴La valeur actuelle des prêts accordés à l’État tunisien pour les années 2024, 2025 et 2026 est appelée à diminuer. Autrement dit, la somme de 7 + 7 + 11 milliards de dinars ne représente plus, aujourd’hui, une valeur réelle de 25 milliards de dinars. Qui, dès lors, supportera ces pertes ?
Aujourd’hui, la valeur de ces prêts n’est plus que de 22 milliards de dinars, car les actifs financiers inscrits au bilan de la Banque centrale ont perdu de la valeur, sous l’effet d’une inflation cumulée de 20 % au cours des trois dernières années.
Il en va de même pour les banques commerciales en Tunisie, contraintes d’acquérir des titres publics (Bons du Trésor) pour financer le déficit, année après année. Ces titres, qui figurent à leur bilan, perdent 20 % de leur valeur sous l’effet de l’inflation. L’ensemble de ces pertes place le système bancaire tunisien sous tension, limitant ainsi sa capacité à accorder des crédits aux entreprises privées et aux ménages, ce qui entrave la croissance économique.
Les pertes seront supportées par les déposants bancaires, et ce sont tous les contribuables tunisiens qui en paieront le prix.
La Banque centrale de Tunisie (BCT) ne saurait être comparée à la Réserve fédérale américaine — qui contrôle le dollar, monnaie de réserve mondiale — au point d’adopter une politique monétaire consistant à monétiser la dette publique ou à prêter des fonds à l’État pour combler ses déficits budgétaires et pallier les conséquences de politiques gouvernementales défaillantes.
🔴Depuis la création de la Banque centrale de Tunisie en 1958, la stratégie de l’État tunisien en matière d’infrastructures et de développement économique a reposé sur trois sources de financement :
1. L’épargne de la population tunisienne.
2. Des emprunts en devises étrangères, contractés auprès de la Banque mondiale ou dans le cadre d’accords bilatéraux avec des gouvernements ou des banques étrangères.
3. Des subventions accordées par des bailleurs de fonds étrangers.
🔴L’idée selon laquelle la BCT pourrait accorder des prêts sans intérêts à l’État relève de l’illusion, voire d’une forme de « magie noire » monétaire ; il ne s’agit, en réalité, que de création monétaire artificielle. L’expérience des trois dernières années est révélatrice : la BCT a injecté 25 milliards de dinars dans l’économie, avec pour résultat une perte de 58 200 emplois au deuxième trimestre 2026.
🔴 Parallèlement, le pays a connu des coupures d’électricité et des pénuries d’eau, le chômage des jeunes a progressé, l’inflation s’est accentuée, la production industrielle a reculé, les exportations ont enregistré une croissance négative, et le pays a subi une fuite des cerveaux (diplômés universitaires).
🔴Par ailleurs, la dette publique totale a atteint 86 % du PIB. L’équation est simple : de mauvaises politiques économiques gouvernementales engendrent des conséquences désastreuses et dangereuses pour l’ensemble de la population, qu’elle soit riche ou pauvre.
🔴 En outre, même si la BCT venait à émettre 100 milliards de dinars tunisiens chaque année, cela ne résoudrait en rien le problème de la dette et ne stimulerait pas l’économie. Pourquoi ? Parce que la Tunisie doit importer de l’énergie, des matières premières et du blé sur le marché mondial en utilisant des devises étrangères (dollars américains et euros), et non le dinar tunisien.
🔴 Par conséquent, la BCT doit impérativement maintenir des réserves en devises couvrant au moins 150 jours d’importations. C’est une condition sine qua non pour piloter la politique monétaire, stabiliser les prix, maîtriser l’inflation, protéger le dinar contre la dépréciation et assurer le remboursement de la dette libellée en devises étrangères à son échéance.
🔴🔴Conclusion :
La principale faiblesse de la politique monétaire de la Banque centrale de Tunisie réside dans l’érosion de son indépendance institutionnelle, ce qui l’a contrainte à recourir au financement monétaire du déficit budgétaire de l’État. Cette dépendance structurelle compromet la stabilité des prix et entrave le mécanisme de transmission de ses décisions en matière de taux directeurs vers l’économie réelle.
Il convient de rappeler que la Banque centrale de Tunisie a mis plus de 25 000 millions de dinars (7 + 7 + 11) à la disposition du gouvernement, tout en faisant face, au cours des trois dernières années, à une forte inflation des prix alimentaires, à un taux de chômage élevé, à un affaiblissement du dinar face à l’euro, à un endettement public important et à une faible croissance du PIB. Dès lors, plusieurs questions se posent :
1. La Banque centrale de Tunisie a-t-elle rempli sa mission fondamentale, à savoir garantir la stabilité des prix (maintenir un faible taux d’inflation) ? L’inflation monétaire réelle s’établit à 8,5 %, un niveau excessif pour un pays où le salaire minimum mensuel est de 528 dinars.
2. L’inflation des produits alimentaires demeure trop élevée, atteignant 8,1 % en septembre 2026 ; par ailleurs, le rapport de la Banque centrale ne précise pas quel est son objectif d’inflation pour 2026, 2027 et les années suivantes.
3. En 2026, le dinar tunisien s’est déprécié de 3 % face à l’euro ; sur les trois dernières années, il a perdu 3,5 % de sa valeur face au dollar américain. Parallèlement, les familles tunisiennes ont vu leur pouvoir d’achat diminuer de 20 % au cours des cinq dernières années.
4. Les réserves en devises étrangères ont reculé, passant de 106 jours d’importations en 2025 à 91 jours en septembre 2026.
Larbi Benbouhali

