Israël : le piège des urnes

Les urnes ont parlé. Mais personne ne semble pressé d’écouter.

Aucune force politique n’a obtenu la majorité à la Knesset. Les tractations ont commencé, dans les couloirs du pouvoir où les convictions s’effacent derrière les calculs et où les alliances se négocient au prix de concessions parfois indécentes.

Avec 19 sièges remportés lors des législatives du 27 octobre, les partis arabes signent une percée historique dans le paysage politique israélien. Désormais incontournables dans toute perspective d’alternance, ils deviennent la cible privilégiée de Netanyahu et de ses alliés, qui voient en eux une menace pour l’équilibre du pouvoir. Mais le malaise gagne aussi les rangs de l’opposition : indispensable pour renverser la droite, leur soutien reste encombrant, presque toxique. Les voix arabes peuvent faire tomber un gouvernement, mais ceux qui en ont besoin hésitent encore à leur ouvrir la porte.

Dans cette démocratie sous tension, les suffrages sont les bienvenus lorsqu’il s’agit de faire tomber la droite. Ils deviennent encombrants dès qu’il est question de partager le pouvoir.

Mais la droite sioniste préfère regarder ailleurs. L’idée même de partager le pouvoir avec la minorité non juive semble constituer, pour une partie de l’échiquier politique, une anomalie insupportable. La démocratie a ses limites. Et celles-ci semblent tracées à l’encre ethnique.

Bien sûr, on ne va pas pleurer la chute de Netanyahou. Plus de la moitié des Israéliens et le reste du monde ne veulent plus de lui. Même dans la forteresse, les murs commencent à se fissurer.

Trump, lui, pourrait finir par lâcher son encombrant allié. Les Ibn Saoud attendent leur heure, prêts à signer les accords d’Abraham, à condition que le prix politique soit supportable.

Mais voilà le piège : comment bâtir une coalition sans les partis arabes dans un État qui se définit comme exclusivement juif ? Le calcul devient explosif. Il faut les voix de ceux que le système a longtemps maintenus à sa périphérie pour sauver une architecture politique qui prétend ne pas avoir besoin d’eux.

La défaite de Netanyahou serait peut-être la fin d’un homme. Mais le véritable cauchemar commence après : celui d’un système contraint de négocier avec ses propres contradictions.

Les partis arabes semblent vouloir tendre la main à Gadi Eisenkot. Un geste de bonne volonté dans un paysage politique où les poignées de main ressemblent souvent à des prises de guerre.

Je reste pourtant sceptique. En Israël, les sourires ont parfois des dents. Et derrière cette main tendue pourrait bien se refermer un piège redoutable dont les partis arabes seraient les premières victimes.

S’ils refusent de participer aux tractations, par calcul ou parce que leur inclusion demeure politiquement radioactive, Netanyahu pourrait une nouvelle fois assembler sa majorité de circonstance. Et avec elle, reprendre le même chemin : celui de l’oppression, de la colonisation, du nettoyage ethnique et du génocide.

Le cauchemar recommencerait. Avec les mêmes victimes, les mêmes discours et cette mécanique de mort que les élections n’ont jamais réussi à enrayer.

Mais s’ils acceptent de soutenir une coalition, même sans entrer au gouvernement, le piège se referme autrement.

Les adversaires d’un État palestinien y trouveraient une arme politique redoutable. Ils pourraient prétendre que les Palestiniens disposent déjà d’une représentation au sein de l’État sioniste, que leurs élus participent à ses équilibres, et qu’il n’y aurait donc plus de raison de leur accorder une souveraineté propre.

La vieille illusion d’une démocratie inclusive servirait alors de paravent à une réalité beaucoup plus noire : celle d’un peuple dont les droits nationaux seraient dissous dans les institutions de l’entité qui contrôle son territoire et son destin.

D’un côté, le risque de voir Netanyahu revenir par la porte des calculs. De l’autre, celui de voir la participation arabe servir à refermer définitivement la porte d’un État palestinien.

Et il faut regarder la réalité en face : ni Netanyahou ni Gadi Eisenkot ne veulent véritablement d’un État palestinien souverain. L’un l’a combattu ouvertement, l’autre pourrait en rejeter les conditions dès lors qu’elles impliqueraient de renoncer aux territoires occupés et à la domination sécuritaire israélienne. Les méthodes diffèrent, les discours s’habillent autrement, mais la ligne rouge demeure. Derrière les rivalités électorales, les sourires de circonstance et les promesses de changement, une même porte reste verrouillée : celle qui permettrait aux Palestiniens de disposer enfin de leur propre État.

Le changement de visage au sommet ne garantit pas le changement de politique. Parfois, le système n’a besoin que d’un nouveau masque.

Voilà le dilemme.

Dans cette partie d’échecs, les partis arabes ne jouent pas seulement leur place à la Knesset. Ils risquent de devenir les figurants d’une mise en scène «démocratique» dont l’issue serait écrite ailleurs, loin des urnes et des promesses.

Et pendant que les politiciens négocient les sièges, un peuple risque encore de perdre le sien : celui qu’il réclame sur la carte du monde.

Les élections peuvent changer les occupants du pouvoir. Elles ne suffisent pas à libérer ceux que ce pouvoir maintient sous domination.

Tarak Amira