Il existe, dans le débat politique français, une mécanique assez fascinante : on lance une accusation, on la répète sur les plateaux de télévision, on la transforme en slogan, puis on finit par la présenter comme une vérité établie. À force de répétition, le soupçon prend l’apparence d’un verdict. Et le verdict, celle d’une évidence.
La France insoumise ( LFI ) en fait régulièrement les frais.
Mélenchon n’est pas un adversaire qu’on abat d’un revers de main. C’est un animal politique redoutable, armé d’une culture vertigineuse et d’une intelligence tactique qui sait où frapper. Derrière le tribun, ses colères et ses envolées, se cache un esprit capable de démonter les mécanismes du pouvoir, d’en révéler les rouages et d’en exposer les compromissions. Le sous-estimer serait une faute. Et dans cette arène politique où chacun semble flairer le danger, tous finissent par se retourner contre celui qui dérange le plus : l’homme que les autres mouvements voudraient voir disparaître du jeu.
Mais soyons clairs : il existe des propos antisémites chez certains individus ayant gravité autour de LFI ou ayant bénéficié de son investiture, comme c’est le cas d’autres formations politiques. Le nier serait absurde. Certains candidats ont d’ailleurs été désinvestis ou exclus après la découverte de leurs publications. Ces faits doivent être condamnés sans la moindre ambiguïté.
Mais il y a un détail que les procureurs médiatiques semblent parfois oublier : la responsabilité individuelle n’est pas la culpabilité collective.
À ma connaissance, aucune décision judiciaire n’a établi que La France insoumise, en tant que mouvement politique, était antisémite. Aucune condamnation pénale de sa direction nationale n’a consacré cette accusation.
Cela ne signifie pas que tout est irréprochable chez LFI. Les déclarations de Jean-Luc Mélenchon ont parfois été, pour certains, maladroites, ambiguës, provocatrices, et certaines méritent d’être discutées. On peut les critiquer ou les contester. Mais entre une polémique politique et une qualification juridique ou morale, il existe un fossé que l’indignation télévisuelle ne suffit pas à combler.
Et puis, il y a cette confusion, devenue presque confortable, entre antisémitisme et critique de la politique israélienne.
Dénoncer la colonisation, réclamer des sanctions contre le gouvernement israélien, condamner les bombardements de Gaza ou défendre les droits des Palestiniens ne constitue pas un acte antisémite. Pas davantage que critiquer le gouvernement français ne signifie détester les Français.
L’antisémitisme existe. Il est réel, dangereux et doit être combattu partout, sans indulgence ni calcul partisan. Mais l’instrumentaliser pour disqualifier toute opposition à la politique de Benjamin Netanyahu serait une autre forme de malhonnêteté.
Il faut donc regarder les faits, tous les faits, et appliquer les mêmes exigences à chacun.
Car lorsqu’une accusation aussi grave devient une arme électorale, lorsque le soupçon remplace la démonstration et que la nuance est traitée comme une complicité, ce n’est plus seulement un mouvement politique qui est visé. C’est le débat démocratique lui-même qui se retrouve dans le box des accusés.
On peut combattre l’antisémitisme sans faire de LFI un coupable par association. On peut défendre les Juifs sans transformer Israël en sujet intouchable. Et l’on peut défendre les Palestiniens sans avoir à présenter un certificat de bonne conduite politique.
Mélenchon n’a pas à être au-dessus de la critique. Mais ses adversaires ne sont pas au-dessus de la preuve.
Et si le débat politique français en est arrivé au point où défendre les Palestiniens suffit à vous faire comparaître devant le tribunal de la suspicion, alors le problème dépasse largement La France insoumise.
Il concerne notre conception même de la liberté d’expression, du pluralisme et de la démocratie.
La justice ne fonctionne pas à l’applaudimètre. La vérité ne se décide pas sur un plateau de télévision. Et la culpabilité collective n’a jamais été un principe acceptable dans un État de droit.
À moins, bien sûr, que l’on ait décidé que, pour certains, la présomption d’innocence était devenue une option.
Tarak Amira

