Le journal La Presse fête son 90e anniversaire. Il est paru pour la première fois en mars 1936 (photo ci-dessous, à gauche).
En revanche, le spot qui vient de lui être dédié est un monument de vacuité pseudo-artistique (vidéo ci-dessous, à droite) ! Il passe totalement sous silence Henri Smadja et ses compagnons de route, ceux-là mêmes qui ont fondé et fait les beaux jours du journal La Presse. Aucune mention n’est faite de ce groupe restreint qui se réunissait chaque jour dans le local exigu de la rédaction durant les années 1930 et 1940. Ces pionniers y mettaient tout leur cœur et toute leur âme pour faire paraître ce quotidien contre vents et marées, malgré des moyens dérisoires et ces maladresses artisanales qui, entre deux coups de blanco et quelques mots laissés illisibles, charmaient les premiers numéros. Malheureusement, leur mémoire ne cadre pas avec le cliché de l’« authenticité tunisienne » à base de melia et de tatouages (ouchem) que l’on s’entête à plaquer dans ce spot célébrant le 90e anniversaire du quotidien La Presse de Tunisie.
Il y a de cela quelques années, en 2019, je me suis rendu aux Archives nationales pour mener une enquête historique et sociologique sur l’éducation, la santé et la sécurité alimentaire. Initialement, ma tâche se limitait à compulser quelques articles de presse liés à ces trois thématiques. Résultat des courses : j’ai passé les trois quarts de l’été, entre juillet et août, plongé dans les archives de La Presse, épluchant chaque numéro depuis sa naissance en mars 1936 jusqu’aux années 1990. Passer ainsi au crible plus de soixante ans d’histoire (de 1936 à 1998) m’a réservé un choc mémorable, particulièrement à la lecture des numéros des décennies 30, 40 et 50.
En effet, à ses débuts, comme évoqué ci-dessus, Henri Smadja et une équipe des plus réduites, composée de quelques jeunes passionnés, concoctaient le journal avec des moyens dérisoires. Des noms incontournables revenaient souvent : un Tunisien originaire de Sfax comme Félix Allouche rédigeait à lui seul la moitié des articles quotidiens, épaulé par les plumes infatigables d’Henri Sidelio ou de Paul Sovera. Chaque numéro portait la griffe manuscrite de Smadja. Les coquilles, corrigées après impression au stylo ou à l’aide d’un ancêtre du blanco, témoignaient d’un artisanat rudimentaire qui m’a profondément ému. Malgré ces contraintes techniques, la qualité des papiers restait exceptionnelle et la lecture un pur délice.
À partir de 1937, la rédaction s’est progressivement étoffée, ouvrant ses colonnes à des signatures d’une prolificité et d’une rigueur intellectuelle remarquables. J’insiste sur ce point : le niveau était d’une exigence rare. On y croisait les textes d’O. de Saint-Priest, G. Rougerie, Pierre Legrand, S. Ravel, Jean Paradou, Mahmoud Aslan, ou encore les chroniques du spirituel « Flâneur ». Même Sadok Mazigh, le célèbre traducteur du Coran, ce professeur d’arabe parfaitement bilingue qui allait marquer des générations de Tunisiens après 1956, y publiait régulièrement sous le pseudonyme d’Ibn Hayan.
Quatre à cinq fois par semaine, je passais des heures entières à dévorer leurs écrits, traversant ces trois décennies au rythme de leurs encres. À force, j’avais l’illusion d’avoir moi-même vécu cette époque : la Seconde Guerre mondiale, l’effervescence néo-destourienne, la délicate question des musulmans naturalisés, mais aussi les fléaux du quotidien comme la peste, le typhus, la tuberculose et la cherté de la vie. Je vibrais au gré des faits divers, de la mode du temps, des sorties théâtrales et cinématographiques, ou des grands rendez-vous littéraires de cette époque, qu’il s’agisse de la complicité de Tristan Bernard avec la rédaction, des conférences du grand Georges Duhamel introduites par le docteur Mahmoud El Materi, ou de la visite d’André Gide en Tunisie. Je suivais les joutes mémorables qui opposaient La Presse à son rival Tunis Soir, m’immergeais dans les veillées ramadanesques de la capitale, les Cafés chantants et les soirées de Chafia Rochdi à Raoudhet el Ons.
Étonnamment, le journal traitait déjà de maux très contemporains : la contrebande, la pénurie d’eau ou le déclin des métiers de la Médina à travers de splendides reportages. Les pages relataient aussi les grands chantiers – barrages, infrastructures scolaires, centres de formation professionnelle -, les secousses de la politique coloniale, le clivage entre Français de Tunisie pétainistes et Italiens mussoliniens, puis la Libération, le portrait de Charles de Gaulle à la une de La Presse, l’essor du mouvement national, le sacrifice de Farhat Hached et l’affirmation de Habib Bourguiba.
Chaque journée aux Archives était un voyage temporel dont je m’arrachais avec peine. Une fois dehors, une fois rentré chez moi, mon esprit flottait encore dans la Tunisie d’autrefois. Entre mes clichés et la dizaine de bloc-notes que j’avais noirci, je prolongeais un dialogue silencieux avec ces journalistes disparus. Beaucoup d’entre eux faisaient preuve d’une clairvoyance prophétique ; ils avaient, en réalité, déjà tout écrit. Il suffit de relire la Tunisie de cette époque pour décrypter, dans ses moindres détails, celle d’aujourd’hui.
C’est pourquoi j’estime que ce spot ( cliquez ici pour le voir ) est presque une offense à la mémoire de ce que fut La Presse. Il trahit profondément l’âme de ce journal, du moins celle des débuts qui lui a donné ses lettres de noblesse… Même si, aujourd’hui, le quotidien n’est plus que l’ombre de lui-même, pour ne pas dire un lointain et triste vestige, une feuille de chou qui verse trop dans la courtisanerie.
Pierrot LeFou

