Tunisie : le déficit commercial chronique , le fardeau de la dette pour les familles et la souveraineté énergétique en péril.

Le président Kaïs Saïed et son gouvernement sont-ils conscients des conséquences d’un déficit commercial de 13 % du PIB (21,8 milliards de dinars) et d’un déficit budgétaire de 6 % du PIB ? Un double déficit.

🔴 Conséquence néfaste de la stratégie d’autosuffisance du président Saïed. Ce double déficit signifie qu’un pays dépense plus qu’il ne gagne, tant au niveau national (déficit budgétaire) qu’international (déficit commercial).

🔴De plus, ce double déficit accentuera la dépendance de la Tunisie à l’égard des emprunts étrangers pour financer sa consommation, son économie reposant à 77 % sur la consommation intérieure.

Cette situation affaiblira le dinar, alimentera l’inflation, maintiendra les taux d’intérêt à un niveau élevé, réduira la flexibilité de la politique monétaire et rendra l’économie vulnérable aux chocs financiers mondiaux. Il en résultera un endettement accru, une augmentation du chômage, une perte de pouvoir d’achat et une instabilité économique durable. Sans oublier la perte de souveraineté énergétique au profit de l’Algérie.

🔴De plus, 65 % des Tunisiens ne possèdent pas de voiture et n’ont donc pas besoin des subventions gouvernementales sur l’essence. Cependant, les subventions publiques sur l’énergie (électricité et essence) abaissent artificiellement les coûts pour les consommateurs et les producteurs, donnant l’illusion que les énergies fossiles sont moins chères qu’elles ne le sont réellement. Ceci encourage la surconsommation, notamment dans les hôtels durant l’été, et contraint le gouvernement à importer davantage d’énergie (électricité et gaz d’Algérie), aggravant ainsi le déficit commercial.

🔴Le gouvernement perçoit les recettes du tourisme, mais dépense simultanément davantage en énergie et en produits alimentaires importés pour soutenir les 11 millions de touristes ayant visité la Tunisie. Il gaspille ainsi des millions de dinars indispensables en subventions énergétiques et alimentaires au profit de touristes qui n’ont pas besoin de l’argent des contribuables tunisiens.

🔴 En 2026, le gouvernement tunisien aura dépensé 10 milliards de dinars en subventions, dont 50 % seront gaspillés. Ces ressources financières pourraient être allouées à la construction de nouveaux hôpitaux, écoles et infrastructures de transport (trains et bus) afin d’améliorer le système de transport en Tunisie.

🔴🔴 Les réserves de change de la Banque centrale de Tunisie, qui représentent 105 jours de dépenses, sont-elles suffisantes ?

La réponse est non. La Tunisie a besoin d’au moins 150 jours de réserves de change au cours des trois prochaines années.

🔴 Si le gouvernement tunisien importe davantage de médicaments essentiels et de nouveaux équipements pour l’usine chimique de Gabès, ainsi que du matériel supplémentaire pour accroître les exportations de phosphate, le nombre de jours de réserves de change diminuera pour atteindre 90.

🔴 Ces réserves stagnent entre 100 et 105 jours depuis quatre mois, sans aucune amélioration par rapport à juillet 2024, où elles s’élevaient à 120 jours.

Cela signifie que l’intégralité des recettes en devises étrangères provenant du tourisme et des transferts de fonds des Tunisiens expatriés a servi l’an dernier à couvrir la dette extérieure et l’énorme déficit commercial (21,8 milliards de dinars).

🔴 Il ne reste donc plus rien pour les investissements publics nécessaires à la croissance économique, à la création d’emplois et à la construction de centres de données pour l’économie numérique et les emplois de demain.

🔴🔴 Que s’est-il passé neuf mois après l’introduction par Trump de sa stratégie de droits de douane élevés ?

1. 🔴Les droits de douane de Trump ont affecté indirectement la Tunisie : en 2025, la Tunisie a augmenté ses importations en provenance de Chine de 20,2 % et celles en provenance de Turquie de 14,8 % (ins.tn), ces deux pays ayant réorienté leurs exportations vers les pays africains par une stratégie de dumping à bas prix après l’instauration par Trump de droits de douane sur les produits chinois et turcs (voir graphique ci-dessous).

Lorsque le président Trump a imposé des droits de douane élevés sur les produits chinois et turcs, ces deux pays ont immédiatement baissé leurs prix et réorienté leurs exportations vers d’autres destinations. L’Afrique dans son ensemble a ainsi reçu 25 % d’importations supplémentaires en provenance de Chine et de Turquie par rapport à 2024 (Source : Financial Times, voir graphique ci-dessous).

2. 🔴 en 2025, les importations tunisiennes de biens de consommation ont augmenté de 11 % pour atteindre 2 341 millions de dinars. La plupart des produits de contrebande dans l’économie parallèle étant fabriqués en Chine et en Turquie à un prix inférieur, la demande de produits importés bon marché a augmenté, aggravant ainsi le déficit commercial.

3. 🔴La Chine a clôturé l’année 2025 avec un excédent commercial de 1 200 milliards de dollars, un record historique. Cela signifie que les droits de douane imposés par Trump ont eu un impact marginal sur les marchés d’exportation chinois et sur l’économie du pays. La Chine a ainsi pu écouler ses excédents de production vers les pays africains, notamment la Tunisie, et la Turquie a connu une situation similaire en augmentant ses exportations vers le reste du monde. Ce phénomène a aggravé le déficit commercial tunisien.

4.🔴 FriendShoring : L’Europe délocalise ses activités en Tunisie : Les investissements directs étrangers européens en Tunisie ont progressé de 27 % en 2025. Toutefois, les pays européens ont principalement étendu leurs activités existantes et accru leurs investissements afin de bénéficier de la main-d’œuvre tunisienne bon marché et de la proximité du pays avec le marché européen. Cette stratégie leur a permis de compenser les nouveaux droits de douane élevés imposés par Trump. Ces entreprises ont importé davantage de matières premières et de produits semi-finis, contribuant ainsi à creuser le déficit commercial tunisien.

🔴🔴 Les causes structurelles du déficit commercial chronique de la Tunisie :

1. N’oublions pas qu’en 2025, les prix mondiaux du pétrole brut et du blé ont baissé et que le dinar tunisien s’est apprécié par rapport au dollar américain. Pourtant, le déficit commercial tunisien a augmenté de 15,1 % en 2025 par rapport à 2024, passant de 18 927 millions de dinars tunisiens (MTND) à 21 800 MTND en valeur courante. (Source : ins.tn et BCT).

2. Un déficit énergétique accru constitue le principal problème : la demande énergétique de la Tunisie a augmenté de 6 % en 2025 et le total des importations d’énergie l’année dernière s’élevait à 11 143 millions de dinars, soit 51 % du déficit total. De plus, la Tunisie a importé 11 % de son électricité d’Algérie en 2025, ce qui a accru sa dépendance au soutien du gouvernement algérien et remis en question sa souveraineté énergétique. (Source : Ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie et Observatoire de l’énergie de Tunisie).

3. La production de pétrole brut de la Tunisie a diminué de 9 % pour atteindre 33 000 barils par jour. Les revenus tunisiens provenant du gazoduc algérien ont également baissé, tandis que les importations d’électricité en provenance d’Algérie ont augmenté de 11 % en 2025, aggravant ainsi le déficit énergétique chaque année depuis cinq ans. La Tunisie doit en effet financer cette électricité avec ses réserves de change.

4. La valeur des exportations d’huile d’olive a chuté de façon spectaculaire de 30 % en 2025, et celle des exportations de phosphate a également diminué. En effet, les cours mondiaux du phosphate restent bas par rapport aux dernières années, ce qui réduit les réserves de change de la Banque centrale de Tunisie (BCT).

5. Les exportations tunisiennes ont légèrement progressé de 2,6 % en 2025, tandis que les importations ont augmenté de 5,5 %. Les exportations ne couvrent plus que 74,5 % des importations, contre 78,4 % en 2023.

6. Termes de l’échange (Terms of Trade, the prices Tunisia received from Exports) de la Tunisie avec le reste du monde : La Tunisie produit des biens et services bon marché. En termes réels, ses recettes issues de l’huile d’olive, du phosphate, des produits manufacturés exportés vers l’Europe et du tourisme (après ajustement pour l’inflation) ont diminué. Il convient de rappeler que le dinar a perdu 3,2 % de sa valeur par rapport à l’euro, ce qui a rendu les produits tunisiens plus abordables pour les consommateurs européens. Cependant, la faiblesse du dinar a renchéri les importations et creusé le déficit commercial.

7. En 2025, la Tunisie a perçu 8 096 millions de dinars du tourisme, soit une hausse de 6,5 % en valeur nominale. Ajustée à l’inflation, cette augmentation n’est que de 1,2 %. Par ailleurs, les 11 millions de touristes ayant visité la Tunisie en 2025 ont accru la consommation d’énergie et de biens de consommation importés, accentuant ainsi le déficit commercial.

8. Les transferts de fonds des expatriés vers la Tunisie en 2025 s’élevaient à 8 262 millions de dinars, soit une augmentation nominale de 6,5 %, mais une augmentation marginale de seulement 1.2 % en termes réels. On constate que les réserves de change sont restées stagnantes entre 100 et 105 jours au cours des 4 derniers mois, contre 120 jours en juillet 2024.

9. En 2024 et 2025, la Banque centrale de Tunisie a injecté 14 milliards de dinars dans l’économie, ce qui a entraîné une hausse des prix nominaux. Par ailleurs, la nouvelle législation gouvernementale interdisant l’utilisation des chèques a poussé les Tunisiens vers une économie parallèle, les transactions en espèces atteignant 26,7 milliards de dinars.

Cette situation a accru la consommation de produits importés de Chine et de Turquie et aggravé le déficit commercial. 35 % de l’économie tunisienne est informelle et applique une double tarification aux produits importés, ainsi que la contrebande de produits tunisiens subventionnés, ce qui accentue le déficit commercial et les pertes de recettes fiscales pour l’État tunisien.

🔴🔴 Que peut faire le gouvernement tunisien pour réduire le déficit commercial chronique et renforcer le dinar ?

En 2025, le déficit commercial de la Tunisie avec la Chine s’élevait à -10 916 millions de dinars, soit une hausse de 20,1 % par rapport à 2024.

En 2025, le déficit commercial de la Tunisie avec l’Algérie était de -4 660 millions de dinars, soit une hausse de 7 %.

En 2025, le déficit commercial de la Tunisie avec la Russie était de – 4 187 millions de dinars.

En 2025, le déficit commercial de la Tunisie avec la Turquie était de – 3 432 millions de dinars, soit une hausse de 14,8 % par rapport à 2024.

Le déficit total avec ces quatre pays s’élevait à 23,195 millions de dinars en 2025.

🔴🔴 Solutions et recommandations pour réduire les déficits commerciaux.

1. La Tunisie affichait un déficit commercial de 10 916 millions de dinars avec la Chine en 2025. Or, la Tunisie représente un marché touristique important pour les touristes chinois. La Chine compte 300 millions de personnes âgées de plus de 60 ans, un segment de clientèle potentiel pour le tourisme tunisien. Le ministère tunisien du Tourisme pourrait collaborer avec le ministère chinois de la Culture et du Tourisme afin de lancer une campagne visant à attirer un million de touristes chinois par an.

2. La Tunisie compte plus de 400 hôtels fermés, endettés à hauteur d’au moins 4 milliards de dinars auprès des banques tunisiennes. Ces dernières pourraient vendre ces hôtels à des entreprises chinoises, qui les rénoveraient pour les adapter aux attentes des touristes Chinois.

Cette opération permettrait d’injecter jusqu’à un milliard de dollars de devises étrangères par an dans l’économie tunisienne et de réduire le déficit commercial avec la Chine. La Tunisie peut tirer des enseignements de l’expérience des Émirats arabes unis, où 60 % des hôtels de Dubaï appartiennent à des étrangers et où 85 % de la population est composée d’étrangers qui travaillent et vivent aux Émirats arabes unis.

3. La Banque centrale de Tunisie (BCT) doit mettre en œuvre un accord de swap de devises avec la Banque centrale de Chine et ouvrir un compte bancaire en yuans. Ainsi, lorsque les touristes chinois visitent la Tunisie, ils règlent leurs vacances en yuans afin de réduire le risque de change lié au dollar américain et à l’euro. La Banque centrale de Tunisie utilise ces Yuans pour combler le déficit commercial avec la Chine, ce qui lui permet d’accroître ses réserves de change et de réduire ce déficit considérable.

4. La Tunisie affichait un déficit commercial de – 4,660 millions de dinars avec l’Algérie en 2025, principalement dû aux importations d’énergie en provenance d’Algérie. Le dinar algérien s’est déprécié de 10 % par rapport à l’euro. La BCT doit donc apprécier le dinar tunisien de 5 % par rapport au dinar algérien afin de réduire l’important déficit énergétique avec l’Algérie et de générer 300 millions de dinars tunisiens supplémentaires pour l’économie tunisienne.

La BCT doit également mettre en œuvre un accord de swap de devises (currency Swap) avec la Banque centrale d’Algérie et échanger de l’énergie en dinars algériens et tunisiens afin de réduire le risque de change lié au dollar américain et d’accroître ses réserves de change, à l’instar du scénario précédent avec la Chine.

5. En 2025, la Tunisie dispose d’un accord commercial avec l’Algérie. Aux termes de cet accord, le gouvernement tunisien peut investir dans les entreprises publiques ETAPE et STEG afin de conclure des partenariats (coentreprises) avec des entreprises Algériennes et d’explorer des concessions de pétrole brut et de gaz naturel en Algérie (50,000 baril par jour).

ETAPE peut alors vendre sa part de production sur le marché mondial et utiliser les bénéfices pour réduire le déficit commercial avec l’Algérie. La Tunisie peut également appliquer ce scénario avec la Libye et ainsi accroître sa souveraineté énergétique et ses réserves de change à 150 jours.

6. Depuis plus de 30 ans, la Tunisie exporte du phosphate vers l’Indonésie, la Chine et l’Inde. Le gouvernement tunisien peut prévendre à chacun de ces trois pays 3 millions de tonnes de phosphate par an (Off-Take agreement- contrat d’achat anticipé) et exiger un paiement initial de $ 500 millions de dollars pour l’acquisition des équipements nécessaires à la production de 10 millions de tonnes de phosphate par an destinées à l’exportation.

Un contrat d’approvisionnement (Off-Take agreement) de 20 ans est prévu avec ces trois pays. Cette mesure permettra d’accroître les réserves de change de la Banque centrale de Tunisie et de garantir un revenu annuel provenant du phosphate pendant les 20 prochaines années, tout en réduisant considérablement le déficit commercial.

Larbi Benbouhali