« La SNCFT vient de lancer un appel à candidatures pour présélectionner les bureaux qui pourraient étudier un corridor ferroviaire Nord-Sud. Il n’en fallait pas davantage pour que la propagande annonce déjà le « TGV tunisien ». » (Nadya Jennene, Business News).
C’est quoi, au juste, ce délire ? On lance des études pour un corridor Nord-Sud, de Bizerte à Ben Guerdane, et, dans la foulée, la machine à communication s’emballe: à nous le TGV, les grandes vitesses, les grands corridors, les grandes ambitions et, pourquoi pas, demain, un projet de conquête de l’espace, comme on se plaît à le ressasser à longueur de discours.
Il fallait oser parler de TGV dans un pays où l’on peine encore à assurer correctement l’entretien de son réseau ferroviaire existant. Il fallait oser parler d’une infrastructure ferroviaire lourde, complexe et extrêmement coûteuse, alors que les entreprises publiques sont confrontées à des difficultés financières et opérationnelles qui les empêchent parfois de faire face à leurs besoins les plus élémentaires. Il fallait oser parler de grande vitesse quand on n’arrive déjà plus à faire rouler correctement ce qui existe. Il fallait oser parler de nouveaux corridors quand l’entretien courant des routes, des ouvrages et des infrastructures de proximité devient lui-même un exercice budgétaire acrobatique. Quand réparer un simple nid-de-poule peut donner l’impression d’exiger une procédure digne d’un projet présidentiel. Quand les services publics sont régulièrement confrontés à la vétusté de leurs équipements, aux difficultés d’approvisionnement, aux pénuries de pièces de rechange et au manque de moyens. Il fallait surtout oser parler de mégaprojets dans un pays qui consacre une énergie considérable à chercher comment boucler ses fins de mois budgétaires.
C’est là que le TGV devient franchement comique. Car le problème n’est évidemment pas de vouloir moderniser le rail tunisien. Qui pourrait raisonnablement être contre ? Le problème est cette manière proprement ubuesque de confondre le slogan avec la capacité de financement.
Un Etat sérieux commence par remettre en état ce qu’il possède déjà, sécuriser ses infrastructures, garantir la continuité de ses services publics, assurer l’entretien de ses réseaux, restaurer la santé financière de ses entreprises publiques et établir ses priorités en fonction de ses moyens réels. Ensuite seulement, il peut rêver de TGV. Mais chez nous, c’est apparemment l’inverse : on promet la grande vitesse alors que le pays avance à vitesse réduite dans presque tous les domaines essentiels : eau, électricité, transport, entretien des infrastructures, équipements publics, services administratifs; on annonce des corridors ferroviaires internationaux alors que l’Etat peine à résoudre des problèmes beaucoup plus prosaïques et beaucoup plus urgents, et qu’il s’est montré incapable de concrétiser le projet du métro de Sfax, notamment faute de ressources budgétaires suffisantes.
Et que dire de cette étrange conception de la gouvernance qui consiste à multiplier les annonces de « projets structurants » pendant que les citoyens attendent simplement que les services publics fonctionnent normalement ? Le plus extraordinaire est que le projet est présenté comme stratégique pour la période 2026-2030, avec l’ambition de relier le Nord au Sud et de connecter à terme la Tunisie à l’Algérie et à la Libye.
Ok. Mais avec quel argent ? Avec quelles ressources ? Avec quelles capacités techniques ? Avec quelle maintenance ? Avec quel modèle économique ? Parce qu’un TGV est une infrastructure lourde qui exige des milliards, des études sérieuses, des acquisitions foncières, des compétences hautement spécialisées, une maintenance permanente et, surtout, une capacité financière durable. Construire est une chose. Etre capable de maintenir ce que l’on construit en est une autre.
L’Etat tunisien donne parfois l’impression d’avoir perdu le sens élémentaire de la hiérarchie des urgences. Il veut les infrastructures d’un pays riche avec les finances d’un pays exsangue, les performances d’un Etat moderne avec les méthodes d’une administration à bout de souffle et les symboles de la modernité avec des services publics qui peinent à assurer le quotidien. Il parle de modernisation des infrastructures ferroviaires, voire de conquête spatiale, alors qu’il n’arrive même pas à garantir partout les conditions élémentaires du fonctionnement de l’Etat. Il veut projeter la Tunisie dans le futur alors qu’une partie du pays est encore condamnée à gérer les pénuries, les coupures, la vétusté, les retards et l’abandon de certaines infrastructures.
Voilà le véritable paradoxe : on ne manque pas de projets ; on manque de capacité à faire fonctionner ceux qui existent déjà.
Pendant ce temps, les Tunisiens continueront simplement à demander de l’eau au robinet, de l’électricité dans leurs maisons, des trains qui arrivent à l’heure, des routes entretenues, des hôpitaux convenablement équipés, des transports publics dignes de ce nom et des services administratifs qui fonctionnent. Ce n’est pourtant pas la grande vitesse qu’ils réclament. C’est simplement que l’Etat cesse de fonctionner au ralenti.
Le véritable scandale n’est donc pas que la Tunisie étudie un TGV. Le véritable scandale serait de faire croire qu’un Etat incapable de maîtriser convenablement son présent peut construire sereinement son avenir à coups de mégaprojets.
Chiheb Ben Chaouacha

