La mémoire tatouée de l’histoire

Avant de les interroger, des soldats israéliens ont inscrit au marqueur un matricule directement sur le front d’hommes palestiniens détenus à Qabatya, en Palestine occupée. Plus de nom : un chiffre. C’est ainsi qu’on les désignait.

Il y a des images que l’Histoire refuse de laisser mourir.

En Cisjordanie, après des raids de l’armée israélienne, plusieurs détenus palestiniens auraient été relâchés avec des numéros inscrits au marqueur sur le visage ou sur le corps. L’armée affirme avoir visé des hommes impliqués dans la préparation d’attentats. Mais lorsqu’un prisonnier cesse d’être appelé par son nom et devient un numéro, quelque chose de plus ancien, de plus sombre, se réveille dans la mémoire collective.

On ne peut pas regarder ces chiffres sans penser à ceux que les nazis tatouaient sur les avant-bras des déportés. Là aussi, le numéro avait une fonction simple : effacer l’identité, réduire un être humain à une donnée, transformer un homme en objet administratif.

Il faut évidemment se garder des amalgames historiques faciles : les époques, les idéologies et les crimes ne sont pas interchangeables. Mais certaines pratiques portent une charge symbolique si lourde qu’elles réveillent fatalement les fantômes de l’Histoire.

Décidément, les sionistes semblent n’avoir rien retenu des leçons les plus sombres de l’Histoire.

Lorsqu’un homme cesse d’être désigné par son nom pour devenir un numéro inscrit sur son corps, ce n’est pas seulement une pratique qui choque : c’est une mémoire qui se fissure. L’Histoire avait pourtant déjà montré jusqu’où pouvait conduire la déshumanisation. Elle aurait dû vacciner les consciences.

Apparemment, certaines leçons ont encore besoin d’être répétées.

Le numéro devient une façon de dire : ton nom ne m’intéresse plus. Tu n’es plus un homme, mais un numéro ; plus une identité, mais un dossier ; plus un visage, mais une case dans une mécanique qui a depuis longtemps oublié ce que signifie regarder un être humain.

Et c’est peut-être ainsi que commencent les heures les plus noires : quand l’encre ne sert plus à écrire un nom, mais à l’effacer.

Tarak Amira