À force de se contempler dans le miroir de ses propres combats, Boualem Sansal ne publie plus des livres. Il érige des reliquaires. Après le roman, après l’essai, après le témoignage, voici venu le temps de l’hagiographie : La Légende.
Le titre est révélateur. Une légende commence souvent là où les faits cessent de suffire. Là où la réalité, trop étroite, réclame des ailes.
Autrefois, les légendes naissaient sur les tombes. Elles poussaient parmi les fleurs fanées, les souvenirs déformés et les récits transmis de génération en génération. Aujourd’hui, elles arrivent directement en librairie, soigneusement reliées, prêtes à l’emploi.
Selon son ami Kamel Daoud, Sansal ne décrit pas seulement un pays, mais un climat, une époque, presque un continent moral. Quant à l’écrivain lui-même, il apparaît dans sa blessure, sa désorientation et sa reconstruction. Rien ne manque au tableau : la victime, l’épreuve, la résilience et, désormais, la légende. Il ne reste plus qu’à attendre la canonisation littéraire.
Il y a les écrivains qui inventent des héros. Et puis il y a ceux qui deviennent le personnage principal de leur propre récit. À la lecture de La Légende, on a parfois l’impression d’assister à ce basculement : le moment où l’auteur cesse de raconter une histoire pour organiser sa postérité.
Que Boualem Sansal ait vécu des épreuves, personne ne le conteste. Que son emprisonnement ait marqué les consciences, pas davantage. Mais entre le témoignage et le mythe existe normalement une distance, le temps nécessaire pour que l’Histoire fasse son œuvre. Chez lui, le calendrier semble s’être accéléré. Pourquoi attendre le verdict des générations futures quand il est possible d’en rédiger soi-même le premier brouillon ?
Le plus ironique est peut-être là. Sansal affirme reprendre possession d’une légende façonnée par les autres. Pourtant, à mesure que les pages défilent, le lecteur voit s’élever une figure de plus en plus imposante, polie par le récit, agrandie par l’épreuve, débarrassée de ses aspérités. L’homme réel s’efface peu à peu derrière son incarnation symbolique.
La prison n’est pas une fiction et la souffrance n’est pas un artifice littéraire. Mais les projecteurs ont cette étrange propriété : ils éclairent autant qu’ils transforment. À force de raconter le combat, le combattant finit par occuper tout l’horizon.
Il voulait raconter un pays, une époque, des hommes. Il finit par commenter ses adversaires. C’est ainsi que certains écrivains rétrécissent : non par manque de talent, mais par excès de rancune.
Quelque part entre deux chapitres de vengeance et trois pages d’amertume, l’écrivain s’est métamorphosé en petit polémiste de service. Une chute moins spectaculaire qu’une tragédie, mais tout aussi triste.
On y gagne des ennemis, rarement des lecteurs.
C’est sans doute ce qui rend La Légende si singulière. Non pas seulement le récit d’un homme confronté au pouvoir, mais la chronique d’une métamorphose plus ancienne : celle qui voit un écrivain quitter le territoire du témoignage pour entrer dans celui de sa propre légende.
« Légende » justement, du latin legenda : « ce qui doit être lu ».
J’ai essayé.
Puis j’ai compris que certaines légendes ne demandent pas des lecteurs, mais des croyants.
Je n’ai donc pas tout lu. Pas par manque de courage. Par instinct de survie. Quand un auteur commence à sculpter sa propre statue, la poussière du marbre finit toujours par étouffer le récit.
Tarak Amira

