Les revenants et les absents : chronique d’une mémoire à sens unique

Ils sont arrivés de nuit. Toujours de nuit. Comme si l’Histoire, lorsqu’elle vacille, préfère l’ombre aux projecteurs.

Plus de deux cent cinquante silhouettes ont atterri à Tel-Aviv, chargées d’une filiation vieille de trois mille ans et d’un récit trop vaste pour tenir dans une valise cabine. Les journalistes ont compté. On compte toujours, dans ces moments-là : les corps, les arrivées, les preuves.

À l’aéroport, la scène était déjà écrite. Des ballons bleus et blancs — une innocence gonflée à l’hélium — formaient une arche. On la traverse comme on franchit un seuil invisible : celui qui sépare le mythe de l’administration. Puis le chant. « Evenou shalom alechem ». Nous vous apportons la paix. Une promesse ancienne, répétée comme un mot de passe qu’on n’ose plus vraiment vérifier.

Ils se disent descendants de Manassé. Un nom biblique, lourd comme une dette ancienne. L’une des tribus perdues, engloutie dans le grand trou noir de l’invasion assyrienne vers 720 avant notre ère — une date que l’on récite avec l’approximation des historiens et la ferveur des croyants. Perdus, puis retrouvés. Ou peut-être simplement réinventés. L’Histoire, après tout, a ses revenants favoris.

On les appelle les Bnei Menashe. Les fils de celui qu’on n’a jamais cessé de chercher. Israël a décidé de financer leur retour : quatre mille six cents personnes à rapatrier, comme on rapatrie une mémoire égarée. Décision prise en novembre 2025, sous ce qualificatif qui revient comme un réflexe : « historique ». Un mot passe-partout, qui sanctifie autant qu’il anesthésie.

Le ministre sioniste de l’Intégration parle d’un commencement. Il y a toujours un commencement, même pour les histoires qui ne cessent jamais de recommencer.

Derrière les chants, les ballons et les déclarations, une question demeure, fine et insistante : que fait-on d’un passé qu’on réactive ? L’accueille-t-on ? Le célèbre-t-on ? Ou l’utilise-t-on, plus discrètement, pour écrire autre chose ?

Depuis les années 1990, ils sont déjà des milliers à être arrivés. Quatre mille, dit-on. Et sept mille autres attendent encore, quelque part dans le nord-est de l’Inde, entre deux mondes, deux récits, deux vérités possibles.

Les tribus perdues n’ont peut-être jamais vraiment disparu car peut-être jamais existé.

Une terre se vide. Une autre se remplit. Entre les deux, un fil invisible, tendu jusqu’à la tension.

La Nakba a laissé derrière elle des maisons closes, des clés sans serrures, des noms effacés. Puis, des décennies plus tard, d’autres arrivent. Les Bnei Menashe, accueillis à Tel-Aviv sous des chants de paix, portés par une mémoire ancienne, presque mythologique. Eux viennent au nom d’un passé incertain qu’on ravive. D’autres sont partis avec un présent qu’on leur a arraché.

D’un côté, l’exil forcé, brut, sans promesse de retour. De l’autre, un retour organisé, financé, scénarisé. Deux mouvements contraires sur une même terre. Deux récits qui ne se rencontrent jamais vraiment — sauf dans ce point aveugle de l’Histoire, où l’accueil des uns résonne, en creux, avec l’absence des autres.

Comme si le sol lui-même sélectionnait ses mémoires. Comme s’il savait accueillir… sans toujours savoir rendre.

Tarak Amira