Tunisie : le dinar tient, mais jusqu’à quand ?

Le rapport Middle East and North Africa Monitor publié par BMI–Fitch Solutions ce 24 avril 2026 (ISSN 2755-662X, environ 38 pages pour l’édition régionale) lance un avertissement clair : la guerre américano-iranienne ne menace pas seulement le Golfe, elle secoue toute l’Afrique du Nord, y compris la Tunisie. Et si notre dinar semble encore debout, ce n’est pas une garantie de solidité, mais parfois simplement un répit avant la tempête. 

Selon BMI, la Tunisie fait partie, avec le Maroc et l’Algérie, des monnaies nord-africaines fortement liées au dollar américain (DXY). Le rapport note que le dinar tunisien a atteint son point de faiblesse maximal le 13 mars 2026, avec une dépréciation limitée à 2,8 % par rapport à son niveau d’avant-guerre, bien inférieure à la chute spectaculaire de la livre égyptienne. Cela montre une certaine résilience monétaire, mais Fitch ajoute immédiatement que « les risques ont augmenté que le dinar s’échange à un niveau plus faible que prévu ». 

Le scénario de base maintenu par BMI prévoit pour 2026 un dinar oscillant entre 2,85 et 3,00 dinars pour un dollar. Mais si le conflit s’aggrave, les projections deviennent nettement plus inquiétantes : dans un scénario d’escalade de niveau 1, le dinar glisserait entre 3,00 et 3,15 ; au niveau 2 entre 3,15 et 3,30 ; et dans un choc majeur, au-delà de 3,30 dinars pour un dollar. Ce n’est plus une simple variation technique : c’est un choc inflationniste national. 

Pourquoi ? Parce que la Tunisie importe environ 50 % de ses besoins énergétiques. Chaque hausse du pétrole, chaque tension sur le détroit d’Ormuz, chaque poussée du dollar se transforme ici en facture plus lourde : carburants, transport, alimentation, industrie.

BMI souligne aussi que le déficit courant tunisien devrait s’élargir davantage qu’avant le conflit, ce qui accroît la pression sur les réserves de change et sur la Banque centrale. À cela s’ajoute le ralentissement attendu des grandes économies européennes, principaux marchés de nos exportations. Quand l’Europe tousse, la Tunisie attrape souvent la grippe. 

Le rapport nuance toutefois : la Tunisie entre dans cette période dans une position meilleure qu’en 2022, lors du choc Russie-Ukraine. Le déficit courant reste inférieur à celui de cette crise, et surtout les remboursements de dette extérieure diminuent en 2026 et 2027, donnant à la Banque centrale davantage de marge pour défendre le dinar. Autrement dit : la maison a encore des murs, mais le feu est bien dans le quartier.

Le véritable danger n’est donc pas l’effondrement brutal, mais l’érosion progressive : inflation importée, croissance ralentie, tensions sociales diffuses, fatigue budgétaire chronique. Le rapport montre d’ailleurs que même des pays mieux armés comme la Jordanie ou l’Égypte voient leurs marges se rétrécir dangereusement sous l’effet du même choc géopolitique.

La Tunisie n’est pas isolée ; elle est simplement plus vulnérable parce qu’elle dispose de moins de coussins financiers.

Face à cela, cinq recommandations s’imposent.

Premièrement, accélérer la réduction de la dépendance énergétique, notamment par le solaire et l’éolien. Continuer à importer la moitié de notre énergie, c’est importer aussi la moitié de nos crises.

Deuxièmement, protéger les réserves en devises par une politique stricusement ciblée des importations non essentielles et par une diplomatie économique agressive sur les exportations.

Troisièmement, soutenir rapidement les secteurs exportateurs vers l’Europe — textile, composants, agroalimentaire — avant que le ralentissement européen ne devienne une crise sociale locale.

Quatrièmement, renforcer la crédibilité budgétaire de l’État : moins d’improvisation, plus de visibilité. Les marchés détestent l’incertitude plus encore que les déficits.

Cinquièmement, préparer un vrai scénario de stress national. Gouverner, ce n’est pas espérer que la tempête passe ; c’est savoir où sont les canots avant qu’elle arrive.

Le rapport de BMI ne dit pas que la Tunisie va sombrer. Il dit quelque chose de plus subtil et peut-être de plus grave : elle peut dériver lentement en croyant encore naviguer droit.
Le dinar ne crie pas toujours avant de tomber ; parfois, il glisse en silence. Et dans notre région, le silence monétaire coûte souvent très cher.

Moktar Lamari ,E4T