Tunisie : un marché à court d’énergie, des politiciens à court d’idées

Il y a une vérité que personne à Tunis n’ose dire à voix haute : la Tunisie n’a pas de politique énergétique. Elle a une prière. Une prière adressée simultanément à Alger et à Tripoli pour que le robinet reste ouvert, que le gazoduc respire, et que les centrales électriques ne s’effondrent pas dans un silence honteux de délestage.

Une souveraineté de quête

C’est ça, la souveraineté énergétique tunisienne en 2026 : une dépendance structurelle habillée en discours de transition verte.

Les chiffres sont implacables. La Tunisie importe aujourd’hui entre 50 et 55% de ses besoins énergétiques primaires¹. Elle reçoit du gaz algérien via le gazoduc Transmed — dont elle perçoit en guise de dividende de transit environ 6,75 milliards de mètres cubes annuels en nature² — mais cette rente de passage est loin de couvrir un déficit énergétique qui se creuse chaque année.

La production nationale de gaz, qui dépassait encore les 2 milliards de mètres cubes au début des années 2010, a chuté de manière continue, plombée par le sous-investissement, les conflits sociaux dans les bassins miniers, et une gouvernance sectorielle chroniquement défaillante³. Résultat : la STEG rachète du gaz pour faire tourner des turbines vieillissantes, et le citoyen tunisien paie des factures qui explosent pendant que les réserves s’épuisent.

Onde de choc et changement de donne

Et voilà que l’environnement géopolitique régional — toujours imprévisible, désormais explosif — vient fracasser ce fragile équilibre.

La guerre contre l’Iran, ses ondes de choc sur le détroit d’Ormuz, sur les marchés du GNL, et sur les trajectoires d’exportation des hydrocarbures algériens, place Alger dans une position inédite : celle d’un vendeur en position de force absolue, dont tous les clients européens se battent pour sécuriser les volumes.

Sonatrach exporte massivement, à des prix qui ont bondi de 40 à 60% selon les contrats spot depuis le début des tensions⁴. Dans ce contexte de manne pétrolière et de carnets de commande saturés, la solidarité fraternialo-maghrébine avec Tunis passe après les recettes en devises.

La loi du marché prime

C’est la loi du marché, et l’Algérie n’a aucune raison de faire de la charité.

Côté libyen, le tableau est encore plus sombre. L’instabilité chronique du pays — où les champs pétroliers changent de mains plus vite que les gouvernements — rend toute projection d’approvisionnement un exercice de pure fiction.

La Tunisie importait historiquement du pétrole brut libyen raffiné partiellement sur son territoire, mais ces flux sont devenus erratiques depuis 2019 et ne se sont jamais vraiment stabilisés⁵. Compter sur Tripoli pour sécuriser l’énergie tunisienne, c’est construire une digue en sable à deux mètres des vagues.

Que fait le gouvernement tunisien face à cette bombe à retardement ? Il inaugure des panneaux solaires en grande pompe, annonce des objectifs de 35% d’énergies renouvelables d’ici 2030 — objectif déjà raté à mi-parcours⁶ — et publie des feuilles de route que personne ne finance.

Le programme PROSOL ELEC avance au rythme d’une tortue sous anesthésie⁷. La capacité solaire installée reste marginale : autour de 500 MW pour un pays qui pourrait techniquement en déployer dix fois plus⁸. Les appels d’offres pour les grandes centrales solaires ont accumulé les retards, les abandons et les reconfigurements.

Risque de coupure estivale

Pendant ce temps, la Banque mondiale et l’AFD continuent d’offrir des prêts concessionnels que Tunis peine à mobiliser faute d’un cadre réglementaire stable pour les investisseurs⁹.

Ce qui se joue là n’est pas une simple question tarifaire ou énergétique. C’est une question de survie économique. Si le conflit autour de l’Iran se prolonge, si les prix du gaz en Méditerranée atteignent des niveaux prohibitifs, si l’Algérie priorise ses clients solvables et européens — ce qui est déjà en cours — la Tunisie entrera dans une crise énergétique d’une ampleur sans précédent depuis l’indépendance.

Délestages massifs, arrêt de pans entiers de l’industrie, effondrement du tourisme, désorganisation de la chaîne alimentaire froide, tension sociale explosive.

Cinq mesures s’imposent sans délai.

1- Premièrement, un audit de sécurité énergétique publié et discuté publiquement, pas enfermé dans un ministère.

2- Deuxièmement, la relance immédiate des appels d’offres solaires bloqués, avec garanties souveraines claires.

3- Troisièmement, une renégociation urgente des conditions du transit gazier avec l’Algérie pour sécuriser des volumes dédiés à usage domestique. 4- Quatrièmement, la création d’une réserve stratégique d’hydrocarbures — inexistante à ce jour.

5- Cinquièmement, une loi d’urgence et un programme de subvention visant l’autoproduction et l’autoconsommation distribuée pour accélérer le déploiement industriel et résidentiel du solaire hors réseau¹⁰.

La Tunisie a le soleil pour elle, 3 000 heures d’ensoleillement par an, un potentiel éolien côtier inexploité, et une position géographique qui la place au carrefour des flux énergétiques méditerranéens¹¹.

Elle a tout sauf la volonté politique d’agir avant la catastrophe. L’histoire des nations qui ont attendu la panne pour chercher l’électricien est remplie de regrets — et de gens qui votent dans le noir.

Moktar Lamari, Ph.D. — E4T

Notes et références

¹ Ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie (MIME), Bilan énergétique national 2023, Tunis, 2024, p. 12-15.
² Ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie (MIME), Rapport annuel sur le transit gazier Transmed, Tunis, 2023 ; voir aussi Banque mondiale, Tunisia Energy Sector Policy Note, Washington D.C., 2023, p. 8.
³ Agence Internationale de l’Énergie (AIE), Tunisia Energy Profile, Paris, 2024 ; IRENA, Renewable Energy Statistics 2024, Abu Dhabi, 2024, tableau 3.2.
⁴ BMI — A Fitch Solutions Company, Middle East and North Africa Power & Renewables Report, avril 2026, p. 8 : analyse des pressions sur l’approvisionnement gazier régional et des contraintes de financement externe liées aux tensions géopolitiques affectant les marchés du GNL.
⁵ Banque mondiale, Libya Economic Monitor, Washington D.C., printemps 2024, p. 6-9 ; AIE, Oil Market Report, février 2025.
⁶ IRENA, Renewable Power Generation Costs in 2024, Abu Dhabi, 2025, p. 44 ; Ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie (MIME), Plan Solaire Tunisien — Bilan d’étape 2024, Tunis, 2024.
⁷ BMI — A Fitch Solutions Company, Middle East and North Africa Power & Renewables Report, avril 2026, p. 11 : le rapport identifie la Tunisie parmi les marchés solaires nord-africains à croissance rapide en 2025, tout en notant que le cadre PROSOL ELEC pour le solaire résidentiel distribué n’atteint pas encore la spécificité réglementaire du modèle marocain (Loi 82-21).
⁸ IRENA, Renewable Capacity Statistics 2025, Abu Dhabi, 2025 ; BMI — A Fitch Solutions Company, Middle East and North Africa Power & Renewables Report, avril 2026, p. 9 : données sur les capacités solaires cumulées par marché nord-africain, graphique « Solar Deployment Is Broadening Across African Markets ».
⁹ Banque mondiale, Project Appraisal Document — Tunisia Renewable Energy Transition Project, Washington D.C., 2024 ; Agence Française de Développement (AFD), Rapport annuel Tunisie 2024, Paris, 2024.
¹⁰ BMI — A Fitch Solutions Company, Middle East and North Africa Power & Renewables Report, avril 2026, p. 9 et p. 13 : le rapport souligne que les marchés qui combinent des cadres clairs d’autoconsommation, une économie du stockage accessible et des connexions réseau simplifiées seront les mieux positionnés pour capter le potentiel solaire distribué de l’Afrique du Nord à l’horizon 2035.
¹¹ IRENA, Renewable Energy Prospects for the Mediterranean Region, Abu Dhabi, 2023, p. 31-35 ; BMI — A Fitch Solutions Company, Middle East and North Africa Power & Renewables Report, avril 2026, p. 14 : prévisions régionales de génération solaire 2026-2035 pour la zone MENA.