Tunisie : l’État vit à crédit au risque d’une grave faillite

Le projet de loi de finances tunisien pour 2027 révèle une vérité que le discours officiel du pouvoir préfère envelopper dans le vocabulaire de la souveraineté : l’État a de plus en plus de mal à financer ses engagements avec les ressources qu’il produit.

Les chiffres sont éloquents. Le projet prévoit près de 68,9 milliards de dinars de dépenses pour 54,28 milliards de recettes, soit un déficit annoncé de 14,615 milliards. Les besoins de financement du Trésor atteindraient 28,122 milliards, en incluant le remboursement du principal de la dette. Et, pour la quatrième année consécutive, le gouvernement propose de solliciter directement la Banque centrale de Tunisie (BCT), à hauteur de 9,8 milliards de dinars, sans intérêts, avec un remboursement étalé sur quinze ans après trois années de grâce. Ce dispositif reste une proposition du projet de loi, encore soumise à l’examen parlementaire. Mais sa répétition n’a plus rien d’anecdotique.

L’exception est devenue un mode de financement. En 2024, en 2025, en 2026, puis dans le projet 2027, le recours à la BCT s’installe dans le paysage budgétaire. Ce qui devait être une dérogation est en passe de devenir une habitude institutionnelle. Et une habitude de cette nature transforme silencieusement les rapports entre le gouvernement, la monnaie et les citoyens.

Le FMI, le bouc émissaire

Le pouvoir peut présenter ce choix comme un acte de résistance aux injonctions du Fonds Monétaire international. L’argument rencontre une aspiration légitime : aucun pays ne veut voir sa politique économique dictée de l’extérieur, ni faire payer aux plus fragiles le prix de réformes conçues sans consentement social. Mais la souveraineté n’est pas un slogan qui annule les contraintes. Elle ne fait disparaître ni le déficit, ni les importations, ni la dette, ni le besoin de devises. Refuser une conditionnalité extérieure ne signifie pas abolir la facture. Encore faut-il choisir qui paiera la facture.

Et c’est précisément la question que le débat public doit poser. Car l’argent créé par la banque centrale n’est pas une richesse surgie du néant. Un financement sans intérêts n’est pas un financement sans coût. Si la dépense publique augmente sans que la production de biens et de services progresse à un rythme comparable, le risque est de pousser davantage de dinars vers une offre qui ne suit pas. La pression peut se transmettre sur les prix, sur le marché des changes et sur les réserves en devises, dans une économie dépendante des importations

L’inflation, une taxe sans vote.

L’inflation ne figure pas sur une fiche de paie, ne fait pas l’objet d’un débat parlementaire et ne distingue pas entre les citoyens selon leurs responsabilités. Elle ampute le pouvoir d’achat des retraités, des salariés, des familles modestes et de tous ceux qui ne peuvent ni placer leur épargne à l’étranger ni ajuster leurs revenus à la hausse des prix. Ceux qui disposent de protections financières peuvent amortir le choc ; ceux qui vivent de revenus fixes le subissent de plein fouet. Une politique qui se réclame de la justice sociale doit répondre à cette réalité, pas la contourner.

Le risque est celui d’une économie privée mise sous tutelle financière. Lorsque l’État absorbe une part croissante des ressources disponibles, les entreprises productives se retrouvent en concurrence avec un emprunteur qui a priorité de fait : le Trésor. Les PME, les exportateurs, les agriculteurs, les industriels et les créateurs d’emplois ont besoin de crédit, de visibilité et de stabilité. Ils ne peuvent investir si les financements sont aspirés par les besoins immédiats de l’État ou si les taux restent élevés pour contenir les pressions inflationnistes. Le pays peut alors tomber dans un cercle absurde : il finance l’État au prix de l’affaiblissement de ceux qui devraient créer les richesses permettant de financer l’État demain.

Voilà la contradiction centrale : le Trésor peut accéder à un financement sans intérêts, tandis que les entreprises et les ménages continuent à payer le prix du crédit, de l’incertitude et de la faiblesse de la croissance. Ce n’est pas automatiquement une politique de redistribution. C’est potentiellement un transfert opaque du coût public vers les acteurs qui produisent, épargnent et consomment.

Le recours à la planche à billets

Comment améliorer le rendement de la dépense publique financée à fonds perdus par la BCT ? Comment réformer les entreprises publiques déficitaires sans abandonner leurs missions essentielles ? Comment élargir l’assiette fiscale sans écraser ceux qui paient déjà ? Comment combattre l’évasion, les privilèges et les rentes ? Comment déplacer les dépenses vers l’eau, l’énergie, la santé, l’éducation, les transports et les investissements qui augmentent réellement la capacité productive ? Le financement monétaire ne répond à aucune de ces questions.

Le danger le plus profond est institutionnel. Une banque centrale est censée contribuer à la stabilité monétaire et préserver la confiance dans la monnaie. Si elle devient progressivement le financeur de dernier ressort d’un budget structurellement déséquilibré, la frontière entre politique budgétaire et politique monétaire s’affaiblit. Le problème n’est pas qu’une banque centrale ne puisse jamais intervenir en période exceptionnelle ; c’est qu’un État puisse s’habituer à demander à la monnaie de résoudre des problèmes que la politique fiscale, la croissance et la réforme n’ont pas résolus.

Ce choix engage aussi les générations futures. Les facilités proposées sont remboursables sur quinze ans, avec trois ans de grâce : les gouvernements présents obtiennent une marge de manœuvre, mais les gouvernements suivants hériteront des échéances, des arbitrages et du coût éventuel de la stabilisation. Si les sommes financent des infrastructures productives ou des transformations mesurables, le pari peut être défendu. Si elles servent principalement à reconduire des dépenses courantes sans amélioration de la capacité économique du pays, le présent consomme le futur sans lui laisser d’actifs équivalents.

La réponse n’est pas de sacraliser le FMI, ni de considérer tout financement de la BCT comme illégitime. Le vrai clivage n’oppose pas les patriotes aux partisans de l’étranger. Il oppose une souveraineté qui produit des capacités à une souveraineté de discours qui reporte les coûts. Un pays est souverain lorsqu’il peut nourrir sa population, produire son énergie, préserver son eau, exporter, financer ses entreprises, protéger les plus vulnérables et rendre compte de l’usage de chaque dinar. Il ne l’est pas simplement parce qu’il refuse de signer un programme avec un créancier extérieur.

Que faire, alors ?

Premièrement, il s’agit de rendre publics les montants effectivement tirés auprès de la BCT, les remboursements, les échéances et l’affectation des fonds. Deuxièmement, soumettre chaque tranche à des objectifs vérifiables : production supplémentaire, économies d’importation, emplois durables, amélioration des services ou recettes futures. Troisièmement, interdire que ce mécanisme devienne le substitut permanent au financement des dépenses courantes. Quatrièmement, publier des scénarios de risque sur l’inflation, les réserves et le taux de change. Enfin, présenter un plan crédible de réduction du déficit qui protège les services essentiels et répartisse équitablement l’effort.

Le Parlement se contente de débattre d’un plafond budgétaire de 9,8 milliards de financement direct obtenu auprès de la Banque Centrale Tunisienne.

Le gouvernement se doit au moins d’afficher ce que le financement budgétaire 9,8 milliards achèteront à la Tunisie, qui en bénéficiera, quels résultats seront mesurés et quelle stratégie empêchera de revenir chaque année devant la Banque centrale. Sans réponses précises, voter une nouvelle dérogation reviendrait à signer un chèque dont le montant est connu, mais dont le coût final est transféré à la population.

Le plus dérangeant n’est pas que l’État manque d’argent. Tous les États font des choix difficiles. Le plus dérangeant est qu’une crise de financement puisse être présentée comme une victoire de souveraineté, alors que sa facture risque d’être payée par les citoyens à travers les prix, par les entreprises à travers le crédit, et par les générations futures à travers les échéances.

La Tunisie n’a pas besoin d’un miracle monétaire. Elle a besoin d’un contrat de vérité entre l’État et les citoyens : dire ce qui peut être financé, ce qui doit être réformé, qui paie, qui bénéficie et quels résultats seront obtenus. La monnaie est une promesse collective de confiance. L’utiliser pour repousser indéfiniment les choix politiques, c’est risquer de dévaluer cette promesse.

La question décisive est la suivante : « À quoi aura servi ce temps acheté à crédit ? » Si la Tunisie en sort plus productive, plus juste et moins dépendante, le financement aura pu jouer un rôle transitoire. Si elle en sort avec les mêmes déficits, les mêmes blocages et une nouvelle demande de financement, alors ce n’était pas la souveraineté. C’était un sursis. Et le sursis, lui aussi, finit toujours par arriver à échéance.

Source : Mondafrique