L’Europe fournisseur officiel de béton pour l’occupation

Il y a des guerres qui font du bruit. Des bombes, des sirènes, des corps, des images que les journaux montrent à condition de ne pas trop les regarder.

Et puis il y a les autres.

Celles qui avancent en silence, à coups de bétonnières, de grues et de contrats soigneusement rangés dans des dossiers administratifs. Celles où personne ne tire, parce que les armes ont été remplacées par des appels d’offres.

En Cisjordanie occupée, les colonies ne poussent pas toutes seules. Elles ont besoin de routes, de ciment, de granulats, d’engins de chantier et d’ingénieurs. Bref, de tout ce qui permet à un morceau de terre contesté de devenir, quelques mois plus tard, une adresse immobilière.

Et dans cette mécanique, certaines entreprises européennes apparaissent.

L’Allemand Heidelberg Materials, par exemple. Un géant du ciment et des granulats. Du béton, donc. Cette matière merveilleuse qui transforme une décision politique en immeuble et une occupation en programme immobilier. Par l’intermédiaire de sa filiale Hanson Israel, le groupe est cité dans la base du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme pour ses activités liées aux matériaux de construction dans le territoire palestinien occupé.

Le béton, lui, ne demande jamais où il va.

Il ne connaît ni frontière, ni résolution de l’ONU. Il coule. Il sèche. Il reste.

On retrouve aussi des entreprises européennes de construction et d’ingénierie comme l’espagnole ACS, ainsi que SEMI et Ineco. D’autres, comme les françaises Egis et Egis Rail, interviennent dans les infrastructures ferroviaires qui desservent Jérusalem et les zones de colonisation.

Et puis il y a les fabricants d’engins de chantier.

Manitou, en France. Liebherr, en Allemagne. Des machines conçues pour déplacer, soulever, creuser. Des machines qui ignorent superbement la politique, parce qu’une pelleteuse n’a jamais lu une résolution du Conseil de sécurité.

C’est peut-être cela, le plus ironique.

On parle d’occupation. Eux parlent de marchés.

On parle de colonies. Eux parlent d’infrastructures.

On parle de droit international. Eux parlent de contrats.

Et pendant que les diplomates rédigent des communiqués soigneusement indignés, les grues, elles, continuent de travailler.

C’est la grande élégance du capitalisme moderne : il n’a pas besoin de prendre position. Il suffit qu’il fournisse le ciment.

Une colonie commence par une décision politique. Elle devient durable avec une route. Elle devient rentable avec des immeubles. Et elle finit par ressembler à n’importe quel quartier neuf : du béton, des lampadaires, des parkings et, quelque part dans un bureau climatisé de Bruxelles, Paris, Madrid ou Heidelberg, une comptabilité parfaitement propre.

Le plus étrange, finalement, n’est pas que le béton puisse servir à construire une occupation.
C’est qu’on puisse encore prétendre ne pas savoir ce qu’il construit.

Au fond, l’occupation n’a plus besoin de chars partout : parfois, il lui suffit d’une grue, d’un contrat et du silence des autres.

Et pendant que le droit international s’effrite dans les discours, le béton, lui, durcit au soleil.

Tarak Amira