Français , mais sous réserve

Les héritiers de la haine ont ressorti leur vieux vocabulaire de laboratoire : les « Français issus de l’immigration ». Comprendre, bien sûr, l’immigration non européenne. Une catégorie à géométrie variable, suffisamment floue pour désigner les suspects habituels, suffisamment commode pour transformer une filiation en circonstance aggravante.

Ces Français-là seraient donc des Français à part. Des citoyens sous surveillance, dont la carte d’identité ne suffirait jamais à effacer les origines. Et, comme par hasard, ils auraient été particulièrement nombreux parmi les casseurs des dernières manifestations.

Mais une question me taraude, tapie derrière les images et les déclarations : comment les ont-ils comptés ? La France interdit les statistiques ethniques dans leur forme habituelle. Alors, qui a sorti la calculette ? Sur quels critères ? À partir de quelles données ? Ou suffit-il désormais d’un visage, d’un prénom et d’une intuition pour dresser un portrait-robot de la délinquance ?

Édouard Philippe, lui, n’a pas hésité à reprendre le refrain.

Après une première sortie dans Le Point, la semaine dernière, le candidat de droite à la présidentielle de 2027 a récidivé sur TF1, dimanche 1er novembre, évoquant une « surreprésentation des Français issus de l’immigration » parmi les auteurs de pillages.

Il précise qu’il les considère comme Français. Quelle générosité. On n’est plus très loin des fameux « Français de papier », ces citoyens dont la nationalité reste tolérée tant qu’ils ne dérangent pas le récit national.

À une semaine de l’attentat ignoble de Trappes, le message prend une résonance particulière. L’extrême droite n’a même plus besoin de pousser la porte : certains lui déroulent le tapis rouge, tout en prenant soin de conserver une cravate respectable.

La recette est vieille comme les peurs politiques : isoler une catégorie, lui attribuer les désordres du moment, puis présenter la stigmatisation comme un courageux exercice de lucidité. La nuance devient suspecte. La complexité, une faiblesse. Et la discrimination, une simple question qu’il faudrait « regarder les yeux dans les yeux ».

Édouard Philippe a trouvé le coupable : l’intégration. Après plusieurs décennies d’échec, le constat serait désormais « incontestable ». Une découverte tardive pour un homme qui a longtemps fréquenté les couloirs du pouvoir, mais qui semble aujourd’hui découvrir les ruines de la maison qu’il a contribué à administrer.

Son ordonnance est à la hauteur du diagnostic : diviser l’immigration légale par deux, durcir l’accès à l’asile, resserrer le regroupement familial et ressortir du placard le service national obligatoire, comme si quelques mois sous les drapeaux suffisaient à réparer des décennies de fractures sociales.

La vieille mécanique politique est bien huilée : on désigne une population, on brandit un problème, on promet un tour de vis. Et l’on présente le tout comme une politique d’intégration.

Mais j’ai une question, embarrassante : quand l’intégration échoue depuis des décennies, comme il le soutient, faut-il interroger ceux qui arrivent… ou ceux qui gouvernent depuis des décennies ?

À force de chercher les responsables dans les rangs des nouveaux venus, certains finissent par oublier qu’ils étaient déjà aux commandes.

Personnellement, je suis français «issu de l’immigration». Pourtant, personne ne m’intègre davantage qu’il ne m’assimile.

L’intégration, l’assimilation… Je laisse volontiers ces grandes opérations aux composants chimiques.

Pour ma part, je m’adapte.

J’ai vécu et travaillé dans suffisamment de pays pour savoir qu’on ne s’enrichit pas en exigeant du monde qu’il nous ressemble. On apprend ses codes, on respecte ses habitants, on partage ce qui peut l’être, sans renoncer à ce que l’on est.

Je n’ai jamais eu besoin qu’on m’efface pour trouver ma place.

Mais visiblement, dans certains esprits, il existe deux catégories de Français : ceux qui n’ont jamais à prouver qu’ils le sont… et les autres, condamnés à passer leur vie devant un tribunal des origines.

La République proclame l’égalité pour tous. Mais certains semblent vouloir y ajouter une clause : elle ne serait pleinement accordée qu’aux Français de bonne naissance.

Alors Certains s’empressent de qualifier les propos de l’ex premier ministre de racistes. Le mot est commode, parfois trop. Je n’aime guère les étiquettes qui prétendent expliquer l’homme en un seul mot. Il n’existe qu’une seule race : la race humaine. Quant à l’antisémitisme, le terme lui-même semble parfois balloté au gré des querelles sémantiques, jusqu’à ce que certains en brouillent les contours.

Je préfère parler de haine. C’est un mot moins confortable, mais autrement plus honnête. Il y a la haine ordinaire, celle qui suinte des préjugés ; la haine calculée, celle que l’on cultive pour servir des intérêts ; et puis la haine bête, brutale, aveugle, qui n’a même pas besoin de raison pour détruire.

Au fond, les mots changent, les étiquettes se déplacent et les discours s’habillent de respectabilité. Mais la haine, elle, finit toujours par se trahir.

Il suffit de regarder ce qu’elle fait aux hommes.

Tarak Amira