Numérisation de l’administration tunisienne : grandiloquence officielle, retard numérique béant

La Cheffe du gouvernement a présidé un conseil ministériel restreint et a annoncé, la voix assurée, la « transition numérique complète de l’administration » d’ici fin 2026. Des passeports renouvelés en mer depuis les navires Tanit et Carthage. Des permis de circulation obtenus depuis un téléphone. Un « Consulat numérique » pour la diaspora. Le tout en quelques mois, le tout avant l’été.

Magnifique. Et pourtant, un seul réflexe s’impose : vérifier.

Allez donc renouveler votre carte d’identité nationale en ligne. Introuvable. Tentez de consulter votre dossier de retraite sur la plateforme CNSS : vous vous heurterez à une interface figée depuis au moins une décennie, à des rubriques vides, à des formulaires téléchargeables uniquement en PDF statique — à remplir à la main, à apposer d’un timbre physique, à déposer en personne, entre 8h30 et 11h30.

Essayez de déclarer vos impôts en ligne et de recevoir un remboursement de trop-perçu de manière dématérialisée : le portail e-Portail de la DGI fonctionne — partiellement — mais le remboursement, lui, passe encore par un chèque papier, une convocation, un guichet. Tentez enfin de renouveler votre permis de conduire sans vous déplacer au moins deux fois. Bonne chance.

Ce tableau n’est pas un caprice de citoyens impatients. C’est un état des lieux documenté, cinglant, que l’on retrouve dans les rapports sectoriels de BMI/Fitch Solutions sur la Tunisie : les infrastructures numériques du pays restent structurellement sous-investies, les réseaux haut débit fixes ne couvrent qu’une fraction du territoire utile à l’administration, et la fibre optique — prérequis minimal à une e-administration digne de ce nom — affiche un taux de pénétration parmi les plus bas du Maghreb.

Les serveurs publics ne sont pas hébergés dans des datacenters souverains et redondants ; les sites des ministères accusent des retards de mise à jour se comptant en années ; plusieurs portails gouvernementaux tournent encore sur des versions logicielles obsolètes, sans mises à jour de sécurité, exposés aux cyberattaques.

Le piratage du système d’information de l’ATTT en 2023 n’a pas déclenché de plan de modernisation systémique. Il a juste été absorbé dans le silence.

Voici donc les quatre vérités que l’on doit dire franco au gouvernement.

Première vérité : la numérisation n’est pas une déclaration, c’est une infrastructure. Elle suppose du câble, du cloud, des techniciens payés correctement, des contrats de maintenance, une cybersécurité active et des budgets pérennes.

Rien de tout cela n’a été annoncé. Pas un chiffre. Pas une enveloppe. Pas un calendrier chiffré. Juste des noms de plateformes qui n’existent pas encore.

Deuxième vérité : l’échéance 2026 est une impossibilité opérationnelle. Transformer une administration qui n’a pas encore digitalisé les actes d’état civil, les registres fonciers, les dossiers médicaux ou les fiches fiscales individuelles en « administration intégralement numérisée » en huit mois relèverait du miracle technologique. L’impossible en chair et en os.
Des pays comparables — Maroc, Géorgie, Estonie — ont mis dix à quinze ans pour atteindre des niveaux partiels de digitalisation, avec des investissements massifs et une volonté politique continue.

Troisième vérité : les annonces répétées sans mise en œuvre ont un coût. Chaque promesse non tenue érode la confiance institutionnelle, décourage les investisseurs, et renforce l’économie informelle qui se développe précisément là où l’État est absent ou illisible. Le bluff à répétition n’est pas neutre : il a une valeur négative mesurable.

Quatrième vérité : la diaspora n’est pas dupe. Les Tunisiens résidant à l’étranger, que l’on prétend séduire avec des renouvellements de passeport en mer Méditerranée, savent mieux que quiconque ce que vaut la promesse consulaire tunisienne. Ils attendent des heures devant des consulats sous-dotés, reçoivent des rendez-vous à six mois, et paient pour des services que d’autres pays offrent depuis leur canapé. Et avec des frais symboliques et fixes indépendamment des pays de résidence.

Leur transfert de fonds — 14 milliards de dinars en 2025— mérite mieux qu’une communication estivale.

Il ne s’agit pas de nier la bonne intention. Il s’agit d’exiger la cohérence entre l’intention et les moyens.

Un gouvernement sérieux ne numérise pas en annonçant : il investit d’abord, déploie ensuite, et communique quand les services fonctionnent. Pas l’inverse.

Tant que le site du ministère de la Santé sera en maintenance depuis 2022, que la CNSS ne répondra pas à ses propres formulaires en ligne, et que le passeport biométrique nécessitera quatre déplacements physiques, les promesses de « Consulat numérique » resteront ce qu’elles sont : de l’encre sur du papier sans imprimante.

Moktar Lamari, Ph.D. — E4T / Économie pour la Tunisie