Le hors-jeu de la dignité

Le verdict est tombé avec le détachement d’une machine qui ne connaît ni les rêves ni les hommes : Omar Abdulkadir Artan ne participera pas à la Coupe du monde. Pas blessé. Pas suspendu. Pas corrompu. Non. Simplement somalien.

À Miami, les douaniers ont sifflé la fin du match avant même le coup d’envoi. Passeport diplomatique, visa en règle, carrière exemplaire : tout cela n’a pesé que le poids d’un carton de papier face à la gravité supérieure de son lieu de naissance.

Omar Abdulkadir Artan, 34 ans, n’est pourtant pas un inconnu. Meilleur arbitre africain en 2025, habitué des grandes compétitions continentales, figure de réussite dans une Somalie qui collectionne les ruines plus volontiers que les trophées. Dans un monde normal, son parcours aurait servi de publicité au football. Dans celui-ci, il sert surtout de rappel à l’ordre.

La FIFA, fidèle à son courage légendaire lorsqu’il s’agit de ne froisser personne, a publié un communiqué aussi vivant qu’un certificat de décès administratif. Circulez, il n’y a rien à voir. Le Mondial continue. Les sponsors respirent. Les caisses enregistrent.

Et les grands révolutionnaires du boycott ? Ceux qui découvrent l’indignation à dates fixes, selon le calendrier médiatique et les intérêts du moment ? Étrangement silencieux. Pas de hashtags enflammés. Pas de pétitions planétaires. Pas de grands discours sur la discrimination. Le silence, parfois, est le plus bruyant des aveux.

Ainsi va notre époque : un arbitre reconnu peut être expulsé d’un Mondial pour le simple crime d’être né du mauvais côté d’une frontière. Et la planète football poursuit sa route, convaincue que le scandale n’existe pas tant qu’il ne menace pas les recettes publicitaires.

Combien vaut le rêve d’un Somalien face à une barrière douanière américaine ?

Manifestement moins qu’un billet de match.

À force de fermer les yeux, le football finit par ne plus voir les hommes. Cette Coupe du monde prétend célébrer l’universalité du sport tout en acceptant qu’un arbitre soit écarté pour la seule raison de son origine. Ce n’est plus une fête planétaire ; c’est une vitrine où certains sont invités à entrer et d’autres priés de rester derrière la vitre.

Le boycott n’est pas une solution miracle. Il ne réparera pas l’injustice subie par Omar Abdulkadir Artan. Mais il demeure parfois le dernier langage que comprennent les institutions devenues sourdes. Lorsqu’un spectacle exige le silence face à l’humiliation, refuser d’applaudir devient un acte de conscience.

Car le football aime répéter qu’il rassemble les peuples. Encore faut-il que tous aient le droit de franchir la porte. Sinon, il ne reste qu’une immense cérémonie d’hypocrisie, sponsorisée à grande échelle, où les discours sur l’égalité servent de décoration pendant que la discrimination est chargée d’assurer la sécurité à l’entrée.

Tarak Amira