La comptabilité des ombres

Ils ont voté. Bien sûr qu’ils ont voté.

123 pour. Trois contre — États-Unis, Israël, Argentine. Et 52 qui regardent leurs chaussures, dont le très digne Royaume-Uni, la prudente France et cette chose molle qu’on appelle Union européenne.
Un vote comme un enterrement. Propre. Presque poli.

Le texte, lui, n’avait rien de poli.
Il parlait de chaînes. De chair. De siècles empilés comme des cadavres anonymes.
Il osait dire — enfin — que la traite négrière, celle qui a broyé l’Afrique de l’Ouest et centrale, était peut-être ce que l’humanité avait produit de plus méthodique dans l’horreur.
Un crime industriel avant l’heure. Une logistique du mal.

À la manœuvre, John Mahama. Le Ghana. 1957. L’indépendance comme une cicatrice mal refermée.
On aurait pu croire à un sursaut. Une mémoire qui remonte à la surface.
Erreur.

Car derrière les mots — justice, réparations, excuses, restitutions — il y avait ce parfum gênant : celui de la facture.
Et les États n’aiment pas les factures. Surtout quand elles ont plusieurs siècles de retard.

Alors la France s’est abstenue.
Pas contre. Jamais frontalement. Non.
La France préfère les esquives élégantes.

Jean-Noël Barrot a expliqué, très calmement, qu’il ne fallait pas «hiérarchiser les crimes contre l’humanité».
Traduction : surtout, ne pas regarder trop longtemps celui-ci.
Parce qu’à force de comparer les horreurs, on finit par tomber sur la sienne.
Et là, plus personne ne veut jouer.

Alors on parle d’universalité. D’équilibre. De mémoire partagée.
Des mots propres pour couvrir une vieille odeur.
Celle du bois des cales.
Celle des corps serrés.
Celle d’un passé qui ne passe pas.

Refuser de hiérarchiser ?
Non. Refuser d’assumer.

Un argument parfait.
Propre. Diplomatique.
Indécent.

Tarak Amira