La BCT doit rendre compte aux Tunisiens

La dérive est totale et historique. Plus que jamais auparavant, la BCT est devenue le Banquier du pouvoir politique, plutôt que le Banquier de l’Avenir, celui de nos enfants de la Tunisie de demain. La gouvernance actuelle de la BCT est odieuse et néfaste pour l’investissement et la croissance en Tunisie. Elle ne rend pas service ni aux Tunisiens, ni au président Kais Saied, qu’elle prétend servir et agir selon ses directives et trajectoires politiques. Nul n’est au dessus de la Loi, la BCT doit s’expliquer et assumer son imputabilité institutionnelle…

Il y a une formule que les économistes murmurent avec la lassitude de ceux qui ont tout dit sans être entendus : « Un pays qui ne forme pas son capital aujourd’hui pèllete son déclin à ses enfants demain. ».

La Tunisie, en 2026, ne murmure plus ce constat — elle le crie dans des chiffres que le rapport BMI-Fitch Solutions d’avril 2026 documente avec une précision clinique, presque cruelle dans sa froideur anglo-saxonne.

Sans investissement point de progrès soicial

Commençons par les données brutes, parce que les données n’ont pas de camp politique. Le rapport BMI consacre ses tableaux macroéconomiques (pages 55-57) à décomposer l’économie tunisienne par poste de dépense.

La formation brute de capital fixe (FBCF) y apparaît comme un signal d’alarme clignotant en rouge : 13,4% du PIB en 2024, 13,4% en 2025, 13,3% en 2026, 13,3% en 2027, identique jusqu’à l’horizon 2030 et au-delà. BMI projette même une montée timide à 13,7% à horizon 2035. Et en attendant, le pays érode son capital productif.

En valeur nominale, cela représente environ 7,1 milliards de dollars en 2024 pour un PIB de 53,5 milliards de dollars, et à peine 8,9 milliards projetés en 2026. En dollars constants, compte tenu d’une inflation cumulée depuis 2019 dépassant les 40%, la réalité du capital productif réellement accumulé est encore plus déprimante.

Que disent ces chiffres à qui sait les lire ?

Que depuis 2011, la Tunisie investit structurellement trop peu pour se reproduire, et qu’aucun des mandats politiques depuis lors — y compris les deux mandats de Kaïs Saïed, celui de la révolution institutionnelle et de la refondation constitutionnelle — n’a su, voulu ou pu inverser cette tendance.

Avant 2011, la FBCF tunisienne gravitait autour de 22-25% du PIB. Elle s’est effondrée progressivement pour se stabiliser à ce plancher de 13% qui ressemble moins à une politique économique qu’à une capitulation silencieuse. La formation nette de capital fixe — déduction faite de la dépréciation d’un stock productif vieillissant — est, elle, probablement négative ou à la limite du zéro, ce que ni la BCT ni le ministère des Finances ne commentent publiquement. Honte oblige.

Et la BCT dans tout cela ?

Le rapport BMI (page 57) la cite en toutes lettres : taux directeur à 7,50% en 2025, maintenu à 7,00% jusqu’en 2030 dans le scénario central, avec une inflation projetée à 5,9% en 2026, 5,6% en 2027. En taux réel, cela donne un taux d’intérêt réel positif d’environ 1 à 2 points — de quoi rémunérer l’épargnant passif, certes, mais aussi de quoi étrangler l’investisseur actif.

Car entre le taux directeur et les taux de marché pratiqués par la vingtaine de banques tunisiennes, le spread est somptueux : entre 12% et 18% pour les crédits aux entreprises et aux PME, selon des sources sectorielles concordantes.

La BCT, analysée dans ce même rapport, pratique en toute quiétude le métier le plus ancien du monde dans sa version financière : collecter des dépôts à 7-8%, placer en bons du Trésor à 10-11%, et se dispenser de financer l’économie réelle. Le risque zéro. Le profit maximum. Et la croissance, on verra.

Le rapport BMI (pages 21-24) est explicite sur ce mécanisme que les économistes nomment le « sovereign-bank nexus » : les banques tunisiennes ont massivement réorienté leurs bilans vers les titres souverains depuis 2020.

La part des valeurs mobilières dans le total des actifs bancaires est passée de 10,6% en 2020 à 18,8% en 2025, avec un taux de croissance annuelle de 22,4% en 2025. En langage plus direct : les banques ont capturé les transferts des expatriés, l’épargne des ménages, et les ont redirigés non pas vers l’usine, la ferme ou l’école, mais vers le déficit budgétaire de l’État.

C’est haram… et c’est légal. C’est là tout le drame

La politique monétaire tunisienne, présentée comme neutre et technocratique, est en réalité devenue le bras financier d’une gestion budgétaire à court terme. Le déficit public projeté par BMI (page 57) atteint 6,2% du PIB en 2026, contre 5,3% en 2025. L’endettement public, tel que mesuré par le BIRI (page 7), stagne autour de 83% du PIB.

Chaque point de taux directeur maintenu artificiellement élevé est une subvention cachée accordée aux banques pour qu’elles financent ce déficit sans contrainte, sans risque, et sans contribution à la formation du capital productif. Les enfants tunisiens de 2040 paieront ce que les banques de 2026 ont collecté en toute légalité.

Le président Saied doit agir…

Kaïs Saïed a promis une Tunisie nouvelle, des droits et une dignité. Mais la dignité économique d’un peuple se mesure à son taux d’investissement, à la qualité de son capital, à la profondeur de ses machines, de ses routes et de ses laboratoires.

Or BMI projette une croissance réelle de 2,0% pour 2026 — la plus faible d’Afrique du Nord (page 54) — dans un pays où le taux de chômage reste bloqué à 15% et où le capital fixe stagne depuis quinze ans. Les discours généreux en verbe restent, pour l’heure, atones en actions.

La BCT est imputable. Elle doit s’expliquer devant les parlementaires, ici et maintenant. Son indépendance affichée s’est muée en servitude consentie aux agendas du Palais. Elle a failli à sa mission première : préserver la valeur de la monnaie au service de l’investissement et de l’emploi, non au service de la rente bancaire et du roll-over de la dette.

À bons entendeurs, salam…

Moktar Lamari, Ph.D. — E4T

Sources : BMI-Fitch Solutions, Tunisia Banking Report, avril 2026, pp. 5-7, 21-24, 54-57. Voir moins