Il y a quelque chose de profondément révélateur dans le communiqué publié hier à l’issue de la réunion du Gouverneur Fethi Zouhaier Nouri avec les premiers responsables des banques tunisiennes. Derrière le vernis protocolaire — le « dialogue régulier », la « stabilité financière », la « feuille de route opérationnelle » — se cache une réalité que ni la rhétorique institutionnelle ni les déclarations d’intention ne peuvent plus dissimuler : la Banque Centrale de Tunisie (BCT) est dos au mur. Et elle le sait.
Que signifie convoquer les banquiers pour leur demander de financer les PME et l’investissement productif, quand on maintient depuis des mois un taux directeur à 7% — l’un des plus élevés de la région méditerranéenne — un taux qui rend précisément ce financement inaccessible ? C’est demander aux pompiers d’éteindre l’incendie tout en leur coupant l’eau.
La fuite en avant
La BCT a justifié sa politique de taux élevés par la nécessité de combattre l’inflation. Argument classique. Argument erroné dans le contexte tunisien.
L’inflation tunisienne n’est pas une inflation de demande, que la hausse des taux pourrait refroidir en contractant la consommation.
C’est structurellement une inflation importée : flambée des cours mondiaux des hydrocarbures, renchérissement des produits alimentaires de base sur les marchés internationaux, dépréciation du dinar qui gonfle mécaniquement la facture des importations. Face à ce type d’inflation, les manuels d’économie monétaire sont formels : relever les taux directeurs n’éteint pas le feu, il brûle seulement les entreprises.
Résultat ? L’inflation a oscillé entre 5 % et 10% ces dernières années, malgré — ou à cause de — la rigueur monétaire.
Pendant ce temps, le coût du crédit aux entreprises a dépassé 12% à 14% en taux effectifs.
Dans ces conditions, quel entrepreneur rationnel investit ?
Quel PME prend le risque de s’endetter pour moderniser son outil de production ? La réponse est dans les chiffres : le taux d’investissement privé en Tunisie est tombé à des niveaux historiquement bas, autour de 14% du PIB, contre 26% au Maroc et 21 % en Égypte.
Le vrai client de la BCT : le Trésor public
Voilà le paradoxe central que le communiqué soigneusement rédige esquive avec élégance. Si les banques tunisiennes n’ont pas financé l’économie réelle, c’est parce qu’elles ont été structurellement orientées vers un client infiniment plus sûr, plus rentable, et plus complaisant : l’État.
Les bons du Trésor à des rendements attractifs, les emprunts nationaux à taux bonifié, les souscriptions obligataires souveraines — voilà où va l’épargne privée collectée par les banques de la place.
Le secteur bancaire tunisien est devenu, en toute impunité, le financier captif du déficit budgétaire de l’État. En 2024, les banques tunisiennes détenaient plus de 35% de leurs actifs en titres publics. C’est le « crowding out » dans sa forme la plus crue : l’État chasse le secteur privé des guichets bancaires.
La BCT, gardienne de l’orthodoxie prudentielle, a fermé les yeux sur cette dérive.
Elle a même facilité la mécanique en maintenant des taux suffisamment rémunérateurs pour que les bons du Trésor demeurent un placement sans risque et sans effort. Pourquoi prêter à un artisan de Sfax ou une startup de Tunis — avec toute la due diligence, les garanties, le suivi — quand on peut acheter du papier d’État sans risque de crédit, sans provision, sans stress ?
Le discours de Nouri : un aveu d’impuissance
« Le secteur bancaire tunisien doit passer de la prudence à l’engagement. » Belle formule. Mais qui a institutionnalisé cette prudence ? Qui a laissé prospérer un modèle bancaire rentier, déconnecté de l’économie réelle, capturé par la dette souveraine ?
La BCT elle-même, en complicité silencieuse avec un gouvernement incapable de réduire ses déficits autrement qu’en ponctionnant l’épargne bancaire nationale.
Annoncer la création d’un « groupe de travail » sous l’égide du Conseil Bancaire et Financier, chargé de pondre en un mois une « feuille de route opérationnelle », relève du théâtre institutionnel rodé.
La Tunisie produit des feuilles de route depuis 2011. Elle manque d’exécution, de courage politique, de réformes structurelles. Un comité de plus ne financera pas une seule PME supplémentaire. Il fera durer le suspense et donnera du temps au temps.
Ce que la BCT devrait faire, et refuse de faire
La réponse économique rationnelle est connue. Elle exige simplement du courage.
Premièrement, amorcer un cycle d’assouplissement monétaire progressif — réduire le taux directeur de 150 à 200 points de base d’ici fin 2025 — pour desserrer l’étau sur le crédit productif.
Deuxièmement, imposer aux banques des ratios d’orientation de crédit vers les PME et l’investissement, assortis d’incitations prudentielles réelles.
Troisièmement, coordonner avec le ministère des Finances une réduction crédible du recours à la dette intérieure, pour libérer l’espace de financement privé.
Quatrièmement, publier trimestriellement les flux de crédit par secteur et par taille d’entreprise — la transparence tarifaire évoquée par le Gouverneur ne vaut rien sans transparence sur l’allocation réelle du crédit.
L’impasse de la politique monétaire
Le vrai verdict de cette réunion n’est pas dans ses conclusions. Il est dans sa nécessité même. Qu’un gouverneur de banque centrale soit contraint d’exhorter publiquement les banquiers à faire leur métier révèle l’étendue du fiasco : celui d’une politique monétaire qui a sacrifié l’investissement sur l’autel d’une inflation qu’elle n’a pas su juguler, d’un secteur bancaire capturé par la dette publique, et d’un gouvernement qui a préféré l’endettement intérieur facile au lieu d’entreprendre les réformes difficiles.
La Tunisie ne manque pas de liquidités. Elle manque d’une banque centrale prête à les orienter vers l’avenir…soit vers l’investissement et pas vers le Trésor public, pour payer les salaires et financer les déficits improductifs.
Moktar Lamari , E4T

