Sept ans de plein pouvoir et de promesses : le bilan économique catastrophique de Kais Saïed

Deux rapports CountryWatch, deux instantanés de la même Tunisie. L’un daté de 2019, l’année de l’élection triomphale. L’autre de 2026, mi-chemin d’un second mandat. Entre les deux : sept ans de rhétorique souverainiste, de décrets presidentiels empilés, et d’une économie qui n’a pas bougé — ou plutôt, qui a reculé.

Octobre 2019. Kaïs Saïed entre au Palais de Carthage avec 72,3 % des suffrages. Le peuple tunisien, épuisé d’une décennie de gouvernance calamiteuse post-révolution, mise sur cet homme singulier — un constitutionnaliste austère, sans parti, sans réseau, sans argent.

La promesse est simple : rompre avec les élites prédatrices, rétablir la justice sociale, relancer une économie à genoux. Sept ans plus tard, le rapport CountryWatch Tunisia 2026 répond à cette promesse par des colonnes de chiffres implacables. Le verdict est sans appel. Décryptages…

Ce que 2019 disait déjà

Le rapport CountryWatch 2019, publié au moment même de l’investiture, dressait un tableau sévère mais encore porteur d’espoirs relatifs. La dette publique tunisienne représentait alors 67,8 % du PIB — élevée, mais gérable selon les standards régionaux.

Le déficit budgétaire avait été ramené de 6 % du PIB en 2016-2017 à 3,9 % en 2019, fruit de douloureuses mesures de consolidation sous supervision du FMI. La Tunisie figurait au 32e rang mondial en termes de compétitivité selon le Forum économique mondial — classement honorable pour un pays en développement.

Le chômage officiel atteignait 15,3 %. L’inflation, après avoir pic à 7,7 % en juin 2018, était redescendue à 5,8 % début 2020. Les réserves de change atteignaient 5,2 mois d’importations en décembre 2019.  Un plancher acceptable. Une plateforme de départ. Pas brillant, mais pas désespéré.

Ce que 2026 révèle

Passez maintenant au rapport 2026. Chaque indicateur raconte la même histoire, avec des accents différents de la même mélodie : régression.

La dette publique, à 38,77 % du PIB en 2010, atteignait 84,9 % en 2024 — son niveau le plus élevé depuis l’indépendance — avant de reculer légèrement à 82,1 % en 2025. 

En clair : sous le règne de Saïed, la dette a gagné plus de 15 points de PIB. Elle était de 67,8 % en 2019, contre un pré-Covid que l’on voudrait oublier.  Le président qui criait à la souveraineté a présidé à la plus forte accumulation de dette de l’histoire récente du pays — sans programme de réformes crédible, sans accord avec le FMI, sans mandat démocratique reposant sur autre chose que l’art de l’esquive.

La croissance ? Après un rebond en 2021 de 4,7 %, le PIB réel a stagné à 0,2 % en 2023, avec une légère reprise à 1,6 % en 2024 et 2,5 % en 2025.  Le rapport 2019 projetait 3,5 % pour 2019. La réalité de 2025 reste en dessous de ces projections d’avant-Saïed. Le modèle de croissance tunisien sous-performe en comparaison régionale, avec un PIB réel qui retrouve tout juste en 2025 son niveau d’avant-Covid. 

Autrement dit : cinq ans pour récupérer le terrain perdu pendant la pandémie. Pendant ce temps, le Maroc et l’Égypte avançaient.

Le chômage ? Depuis 2019, la situation de l’emploi n’a cessé de se détériorer. En 2024, le chômage touche 16 % de la population active, contre 15,3 % en 2019.  Statistiquement marginal, diront les optimistes. Mais le chômage des jeunes de 15 à 24 ans dépasse 40 %, et l’émigration des diplômés s’accélère  — une fuite des cerveaux qui appauvrit silencieusement le capital humain dont le pays a précisément besoin pour se réinventer.

La dette, ou l’art de dénoncer ce qu’on pratique

Le paradoxe Saïed mérite un détour. L’homme a construit sa posture politique sur le refus des “diktats” du FMI. Il a publiquement rejeté un programme de 1,9 milliard de dollars en 2022, au nom de la « souveraineté » nationale. Résultat ? Avant même l’installation du nouveau Parlement, il avait approuvé par arrêtés présidentiels des emprunts estimés à 1,335 milliard de dollars.

Le gouvernement qui rechignait à emprunter 1,9 milliard du FMI en a emprunté plus de 3,2 milliards au cours de la même période. Le gouvernement a déjà emprunté 2,3 milliards de dollars à la Banque centrale de Tunisie — sans intérêt, remboursables sur 15 ans — et prévoit d’augmenter ce montant à 3,8 milliards en 2026. 

La banque centrale est désormais le premier créancier de l’État. C’est ce qu’on appelle, en termes techniques, la monétisation du déficit. En termes courants : imprimer de l’argent pour payer ses factures. L’orthodoxie économique que Saïed prétendait opposer aux technocrates du FMI ressemble désormais à une plaisanterie dont il n’est pas l’auteur.

Le service de la dette atteint 14 % du PIB en 2024.  Les subventions sur l’énergie et les produits de base représentent 6,3 % du PIB supplémentaire. Masse salariale publique : l’une des plus élevées au monde.

Les revenus fiscaux, qui représentent plus d’un tiers du PIB, sont entièrement absorbés par les salaires, le service de la dette et les subventions.  Il ne reste rien pour investir. Pas dans les hôpitaux. Pas dans l’éducation. Pas dans les infrastructures.

La marge de manœuvre budgétaire de l’État tunisien est structurellement nulle.

Ce qu’il attendait pour honorer ses promesses

À partir du 25 juillet 2021, Saïed détient tous les leviers du pouvoir : il licencie l’Assemblée, jette la Constitution au feu, réécrit de sa main un texte plus présidentiel, dirige par décret-loi que nul ne peut contester. 

Les excuses institutionnelles ont donc disparu. Il ne peut plus blâmer le Parlement fragmenté, les gouvernements successifs, le chaos post-révolutionnaire. Il est seul maître à bord depuis bientôt six ans. Et le navire a pris de l’eau.

Le président proclame l’«irréversibilité de l’État social» et multiplie les déclarations de principe. Mais les experts soulignent l’absence de politiques à la hauteur des problèmes structurels.  Les mots sont beaux — dignité, justice, jeunesse tunisienne. Ils ornent chaque discours du Palais de Carthage avec une constance « admirable ».

Ce qui manque, en revanche, est prosaïque : un plan de réforme fiscale, une stratégie de diversification industrielle, un accord avec les créanciers internationaux, une vision pour les entreprises publiques en faillite lente.

Le rapport CountryWatch 2026 enregistre l’absence effarante de réformes structurelles avec la neutralité clinique qui caractérise ce type de publication. Pas de jugement, pas d’ironie. Juste des colonnes de chiffres qui disent ce que les discours ne disent pas.

Épilogue chiffré

En 2019, la Tunisie était classée 32e au World Economic Forum en matière de compétitivité. En 2025, elle a disparu du tableau de référence des marchés émergents dynamiques. En 2019, elle émettait des Eurobonds sur les marchés internationaux. En 2026, elle rembourse in extremis son dernier Eurobond de 750 millions d’euros en juillet — en empruntant à la banque centrale pour honorer la dette externe. 

En 2019, l’IMD plaçait la Tunisie dans la catégorie des pays “à fort potentiel réformateur”.

En 2026, les investisseurs étrangers sont rebutés par l’instabilité politique et sociale et par une pression fiscale équivalente à 34 % du PIB. 

Sept ans. Deux mandats. Une rhétorique intacte. Un pays dévasté qui attendait des actes, et qui a n’a reçu que des décrets.

Moktar Lamari , E4T, Économie pour la Tunisie

Note méthodologique : Cette chronique s’appuie sur deux éditions du Tunisia Country Review 2019 et 2026 (CountryWatch), les données de la Banque mondiale (mai 2026), du Trésor français (avril 2025). Les chiffres cités sont tirés de sources institutionnelles vérifiables.