La Tunisie ne manque pas de rapports sur ses maux économiques. Elle manque de courage politique pour les lire et en tirer les conséquences. Le dernier en date, le Tunisia Country Review 2026, publié par CountryWatch cette fin de semaine (édition 2026, Dr. Denise Youngblood Coleman, rédactrice en chef, 404 pages, accessible via EBSCO/Business Source Complete). Ce rapport dresse un tableau clinique sans concession d’une économie qui s’épuise à courir sur place. Et qui n’arrive plus à relancer sa croissance, par le biais de l’investissement.
Le diagnostic est posé avec une précision froide : un pays doté de ressources, d’une position géographique stratégique et d’un capital humain réel, mais qui ne parvient pas à transformer ces atouts en investissement productif, en emplois durables, en croissance partagée.
C’est un choix politique
Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix politique. Mal fait, depuis trop longtemps.
Le rapport attribue à la Tunisie un Foreign Investment Index de 6 sur 10 — un score de pays intermédiaire, loin derrière le Maroc (7,5), la Jordanie (6) traitée comme un concurrent sérieux, et à des années-lumière des destinations émergentes d’Asie du Sud-Est. Pour un pays qui se targue d’être la porte de l’Afrique sur la Méditerranée, c’est une humiliation chiffrée.
Le PIB réel ne dépasse pas une croissance de 2,27% en 2024 et 2,56% en prévision 2025 — des taux qui, dans le contexte démographique tunisien et face à un chômage structurel massif, sont économiquement insuffisants pour absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail.
Le déficit budgétaire s’est maintenu entre -5,9% et -7,6% du PIB sur cinq années consécutives. La balance commerciale affiche un déficit de -8,2% du PIB. Ce ne sont pas des signaux de résilience. Ce sont des signaux de décrochage.
Les 5 boulets
Alors, qu’est-ce qui plombe réellement l’investissement en Tunisie ? Le rapport CountryWatch identifie, avec une franchise que la communication officielle tunisienne s’interdit, cinq boulets structurels.
1- Premier boulet : une bureaucratie kafkaïenne qui terrorise l’investisseur. Le rapport est explicite : « the main challenge to foreign investors is the bureaucratic system characterized by complex and opaque procedures ». Procédures labyrinthiques, délais arbitraires, interlocuteurs multiples sans autorité décisionnelle claire — le parcours d’un investisseur en Tunisie ressemble moins à un accueil qu’à un parcours du combattant.
Le régime Saïed n’a pas réformé cet appareil. Il l’a alourdi d’une couche supplémentaire d’opacité administrative et de centralisation décisionnelle au sommet de l’État, vidant les agences spécialisées de leur substance.
2- Deuxième boulet : la corruption perçue, qui ronge la confiance institutionnelle. Avec un score de 4,2 sur 10 à l’Indice de Perception de la Corruption de Transparency International et un classement au rang 65 mondial, la Tunisie est loin de l’image de « pays moins corrompu » qu’elle affectionnait au temps de Ben Ali.
La corruption en Tunisie n’est pas toujours spectaculaire — elle est systémique : bakchich pour accélérer un dossier, réseau informel pour obtenir une autorisation, passe-droit pour survivre dans un environnement réglementaire hostile. Pour un investisseur étranger, ce contexte signifie une prime de risque implicite non tarifée, qui vient s’ajouter à tous les autres coûts.
3- Troisième boulet : la fragilité des finances publiques qui asphyxie l’investissement public. Avec un déficit budgétaire structurel de -7% du PIB et une masse salariale de la fonction publique qui représentait, selon les données du rapport, l’une des plus élevées au monde en proportion du PIB (13,5%), l’État tunisien n’a plus les marges pour investir dans les infrastructures, l’éducation technique ou la transition énergétique. Il gère la pénurie. Il comprime.
Il reporte. Et quand l’État n’investit pas, le secteur privé — qui cherche des signaux — n’investit pas non plus. C’est la spirale de l’attentisme.
4- Quatrième boulet : l’instabilité politique chronique qui détruit la visibilité à long terme. Le rapport CountryWatch retrace avec précision la succession de crises politiques tunisiennes depuis 2011 : coalitions fragiles, assassinats politiques, attentats terroristes, paralysie gouvernementale, puis le coup de force constitutionnel de 2021.
Pour un investisseur dont l’horizon de décision est de cinq à dix ans, cette instabilité est rédhibitoire. Le rapport note explicitement que l’attitude attentiste des investisseurs a pesé sur les perspectives économiques à court terme — et ce constat date d’avant la concentration des pouvoirs opérée par Kaïs Saïed.
Aujourd’hui, l’incertitude institutionnelle est encore plus aiguë : pas de Parlement fonctionnel digne de ce nom, pas de contre-pouvoirs, pas de prévisibilité juridique.
5- Cinquième boulet : un marché financier atrophié qui étouffe le financement privé. La Bourse de Tunis, créée en 1969, ne compte que quelques dizaines de sociétés cotées.
Les investisseurs étrangers y sont limités à 49% de participation sans autorisation préalable. Le système bancaire affiche des scores de stabilité médiocres dans l’indice CountryWatch. Les agences de notation ont déclassé les grandes banques tunisiennes privées en catégorie spéculative.
Sans marché de capitaux profond, sans financement long disponible, sans instruments d’investissement sophistiqués, les projets structurants — ceux qui créent des emplois durables et de la valeur ajoutée — ne trouvent pas leur financement local. L’État n’investit pas. Le marché ne peut pas suppléer. Le vide s’installe.
Ce diagnostic convergent — bureaucratie, corruption, finances publiques épuisées, instabilité politique, marché financier rachitique — n’est pas une surprise pour qui suit l’économie tunisienne. Ce qui est sidérant, c’est l’absence de réponse stratégique crédible du régime actuel. Kaïs Saïed a concentré tous les pouvoirs sans produire un seul plan d’investissement cohérent.
Renverser la vapeur…comment ?
Les discours sur la « dignité économique » ne remplacent pas les décrets de réforme. La rhétorique anti-corruption ne remplace pas les institutions indépendantes capables de la combattre.
Le résultat : la Tunisie attire moins d’IDE que ses voisins, elle en expulse même une partie, et sa jeunesse continue à voter avec ses pieds vers la Méditerranée — au péril de sa vie.
Pour inverser la vapeur, cinq réformes s’imposent, sans délai et sans compromis.
1- Premièrement, lancer une réforme radicale du cadre d’investissement : guichet unique opérationnel, délais légalement opposables, suppressions massives d’autorisations préalables inutiles, et publication systématique des indicateurs de performance administrative. L’investisseur doit avoir une réponse en trente jours, pas en trente mois.
2- Deuxièmement, restaurer l’indépendance institutionnelle des organes de contrôle — INLUCC, Cour des comptes, autorités de régulation sectorielle — pour crédibiliser la lutte contre la corruption aux yeux des investisseurs internationaux et des agences de notation.
3- Troisièmement, engager un programme pluriannuel de consolidation budgétaire fondé non sur la compression salariale brute, mais sur la revue de la dépense publique, la réduction des subventions non ciblées et la mobilisation fiscale dans le secteur informel, pour dégager des marges d’investissement public en infrastructures et transition énergétique.
4- Quatrièmement, approfondir et moderniser le marché financier tunisien : relèvement du plafond de participation étrangère en Bourse, création de fonds de capital-risque soutenus par l’État, développement d’instruments de dette en dinars accessibles aux investisseurs institutionnels étrangers.
5- Cinquièmement, engager un véritable pacte de stabilité politique : retour à un équilibre des pouvoirs constitutionnellement garanti, réactivation d’un dialogue économique et social structuré avec les partenaires sociaux et la société civile, et adoption d’une charte d’investissement pluriannuelle opposable aux gouvernements successifs.
La Tunisie a dix ans de rapports qui disent la même chose. Il lui manque dix jours de courage politique pour commencer à les appliquer.
Moktar Lamari, Ph.D. — E4T, Économie pour la Tunisie
Sources : CountryWatch, Tunisia Country Review 2026, Dr. Denise Youngblood Coleman (Ed.), 404 p. ; IMF, World Bank, Transparency International, World Economic Forum.

