Alors que le Gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie annonce une feuille de route pour engager le secteur bancaire dans le financement de la croissance, l’analyse révèle un jeu d’équilibriste complexe. Entre respect des équilibres monétaires et pressions de l’exécutif, la BCT tente de déléguer une relance que l’État ne peut plus garantir. Analyse d’une institution qui, pour rester fidèle à sa mission de gardienne de la monnaie, se voit contrainte de passer la « patate chaude » au secteur privé.
Chapô : Alors que le Gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie annonce une feuille de route pour engager le secteur bancaire dans le financement de la croissance, l’analyse révèle un jeu d’équilibriste complexe. Entre respect des équilibres monétaires et pressions de l’exécutif, la BCT tente de déléguer une relance que l’État ne peut plus garantir. Analyse d’une institution qui, pour rester fidèle à sa mission de gardienne de la monnaie, se voit contrainte de passer la « patate chaude » au secteur privé.
« L’indépendance de la Banque Centrale n’est pas un privilège institutionnel, c’est la garantie ultime que le pouvoir d’achat des citoyens ne sera pas sacrifié sur l’autel des urgences politiques. »
La BCT : Un gardien sous haute pression
Il convient de saluer la rigueur de l’institut d’émission. Depuis des années, la BCT accomplit sa mission avec une précision chirurgicale, évitant au pays les dérives hyperinflationnistes que d’autres nations de la région ont connues. Jamais mise en défaut sur ses choix techniques, l’institution se retrouve aujourd’hui dans une position délicate : elle doit répondre aux attentes pressantes d’un exécutif en quête de croissance, tout en refusant de céder à la facilité de la planche à billets qui ruinerait le citoyen.
La stratégie de la « patate chaude »
C’est précisément ce respect des fondamentaux qui pousse la BCT à cette manœuvre de délégation. Ne pouvant, et ne voulant, pas dénaturer sa politique monétaire pour financer directement un État au moteur d’investissement grippé, le Gouverneur se tourne vers les banques commerciales. En les sommant de passer de la « résilience à la croissance », la BCT déplace le curseur de la responsabilité : elle fait son « boulot » de régulateur en ouvrant des chantiers, mais laisse au secteur privé la charge de gérer un risque que l’État n’a plus les moyens de couvrir.
Le paradoxe de l’injonction contradictoire
Le discours officiel se heurte à une contradiction fondamentale imposée par la réalité économique. D’un côté, la BCT exige le respect strict des normes prudentielles pour garantir la stabilité financière. De l’autre, sous la pression de la demande politique, elle appelle à un « engagement » massif vers les PME. Or, sans fonds de garantie publics crédibles, l’État étant lui-même exsangue, forcer le crédit reviendrait à demander aux banques d’ignorer les règles de prudence que la BCT elle-même leur impose.
Un groupe de travail condamné au « rapport vide » ?
Dans ce contexte, le rapport attendu sous 30 jours risque de n’être qu’une formalité administrative. Les banques commerciales, en agents rationnels, adopteront une stratégie d’inertie prudente. Elles signeront des engagements de principe, mais tant que les titres de l’État resteront plus sûrs que le financement d’une économie réelle en manque de visibilité, elles « traîneront les pieds ». Ce n’est pas un manque de patriotisme, mais une gestion froide de la survie financière.
Conclusion : La limite de la technique face au politique
La BCT ne fait aucune faute ; elle épuise simplement les leviers techniques à sa disposition pour protéger la monnaie nationale. Mais l’investissement ne se décrète pas par circulaire. Il nécessite un climat que seule une stratégie politique cohérente peut instaurer. Sans cela, le groupe de travail ne sera qu’un paravent protégeant l’institution de pressions politiques de plus en plus lourdes.
« Le banquier peut prêter de l’argent, mais il ne peut pas prêter la confiance ; celle-ci naît de la vision de l’État, pas de la réglementation du régulateur. »
Mustapha STAMBOULI

