Quand ceux qui étaient à l’intérieur commencent à parler , les murs du récit officiel se mettent à trembler
J’ai regardé des extraits de NAZA, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor, les réalisateurs de No Other Land. Un film qui ne se contente pas de montrer les ruines de Gaza. Il remonte à la source, là où la destruction cesse d’être une image pour devenir une méthode, une organisation, un processus.
Pendant trois ans, les cinéastes ont recueilli les témoignages de vingt-quatre membres des services de renseignement et de l’armée israélienne, ayant participé, à différents niveaux, à la mécanique militaire déployée dans l’enclave palestinienne. Leurs visages sont dissimulés, leurs voix parfois déformées. Non pour entretenir un quelconque mystère, mais parce que, dans certaines démocraties, la vérité peut devenir une activité à haut risque.
Et ce qu’ils racontent est glaçant.
Le documentaire s’intéresse notamment à l’utilisation de systèmes technologiques et d’intelligence artificielle pour identifier les cibles, ainsi qu’aux procédures destinées à estimer, avant une frappe, le nombre de civils susceptibles d’y laisser la vie. Le terme NAZA, présenté dans le film comme un indicateur interne des pertes civiles attendues, résume à lui seul l’effroyable banalité du procédé : transformer des êtres humains en données, des familles en statistiques et des morts en variables acceptables.
Mais le plus terrifiant n’est peut-être pas la technologie. C’est la distance morale qu’elle permet d’instaurer.
Un opérateur devant un écran. Un renseignement transmis. Une cible désignée. Une bombe larguée. Et, quelque part à Gaza, une maison qui s’effondre sur ceux qui y vivent.
Entre le geste technique et le corps écrasé, le système a installé des kilomètres de procédures, des écrans et des mots soigneusement choisis. Suffisamment de distance pour que chacun puisse prétendre n’avoir fait que son travail.
C’est précisément là que le film prend toute sa force. Les témoignages recueillis par Abraham et Szor ne renvoient pas seulement aux actes de quelques soldats. Ils interrogent une organisation, des chaînes de décision, une culture de guerre et une forme de déshumanisation qui, selon les réalisateurs, dépasse largement le cadre des erreurs individuelles.
Pour souligner cette fracture, les cinéastes confrontent deux réalités qui semblent appartenir à des univers différents : les toits de Tel-Aviv, la circulation nocturne, les appartements éclairés, les habitants qui poursuivent leur quotidien. Et, à quelques dizaines de kilomètres, Gaza, où ce même quotidien a été broyé.
Deux mondes. Une même nuit. Et entre les deux, une mécanique de mort qui continue de fonctionner.
Les premières critiques ont salué un film qui ne recherche pas le spectaculaire, mais l’autopsie d’un système. Le Monde évoque un « uppercut » laissant le spectateur sonné. The Guardian décrit une enquête glaçante sur les rouages d’une violence de masse. D’autres critiques soulignent la force de ce dispositif : faire parler ceux qui étaient à l’intérieur, plutôt que de laisser le récit officiel occuper seul la scène.
NAZA ne demande pas au spectateur de détourner les yeux. Il lui demande de regarder la chaîne entière : ceux qui décident, ceux qui calculent, ceux qui exécutent, ceux qui justifient… et ceux qui, au bout du compte, préfèrent ne pas savoir.
Car le véritable vertige ne réside pas seulement dans la bombe, mais dans le calcul qui la précède. Dans cette froide arithmétique où des vies humaines deviennent des chiffres acceptables, où la mort se dissimule derrière des écrans et des procédures, comme si la morale n’était plus qu’une anomalie technique.
L’inhumanité ne porte plus nécessairement un visage. Elle peut revêtir un uniforme, maîtriser les algorithmes et réduire une existence à une simple donnée.
Et maintenant, j’attends les commentaires…
Après l’article que j’avais consacré au film La Voix de Hind Rajab, le film de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, j’avais reçu des commentaires «agressifs» de la part de quelques sionistes convaincus. Comme si le simple fait de donner un visage à l’horreur palestinienne constituait déjà un crime.
Mais voici que NAZA arrive. Un documentaire réalisé par deux cinéastes israéliens, qui met à son tour à mal certains éléments du récit officiel.
Et l’ironie devient sinistre lorsque l’on apprend que le ministre israélien de la Culture, Miki Zohar, a annoncé vouloir leur retirer la nationalité israélienne, les accusant de trahison. Deux réalisateurs, deux passeports, une vérité qui dérange. Dans cette logique, le problème ne serait plus ce que révèle le film, mais l’identité de ceux qui osent le réaliser.
Je suis donc curieux de découvrir les réactions de ces mêmes procureurs improvisés. Ceux qui voyaient une provocation dans la voix d’une réalisatrice tunisienne sauront-ils entendre celle de deux cinéastes israéliens ? Ou leur indignation s’évaporera-t-elle dès lors que la vérité ne vient plus de l’autre camp, mais de l’intérieur du leur ?
Il est des silences qui ne sont pas des oublis, mais des aveux.
Tarak Amira
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