Depuis janvier, les pilules contraceptives d’urgence ont disparu des étals de la plupart des pharmacies. Ces défauts de stock de médicaments sont liés à la grave situation financière de la Pharmacie centrale, l’organisme public qui détient de monopole des importations du secteur.
Derrière une cage d’escalier, à l’abri des regards, le Planning familial de Sousse ouvre ses portes, comme chaque lundi. Les habitants de la troisième ville du pays y sont accompagnés pour la contraception d’urgence mais, depuis plusieurs semaines, le stock de pilules du lendemain est épuisé. « Il m’en restait six, que je réservais pour les jeunes, mais j’ai tout distribué avant le début du ramadan », explique l’infirmière rattachée au service.
Les pénuries touchent aussi les pharmacies des rues adjacentes. « Je ne compte pas le nombre de personnes venues en demander ces derniers jours, c’est quotidien et ça touche tout le pays », assure la gérante d’une officine du centre-ville.
Les pilules, ajoute-t-elle, sont loin d’être les seules touchées par les ruptures de stock : « Cela fait des mois qu’il manque du Gardenal [médicament contre les crises d’épilepsie], de la Ritaline [traitement du trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité], et plein d’autres médicaments importants. » Un témoignage qui fait écho à des alertes similaires lancées depuis janvier, à Sfax et Tunis.
La situation est d’autant plus critique que les médicaments d’urgence « bénéficient habituellement d’un suivi particulier » des autorités pour assurer leur disponibilité, relève Zoubaier Guiga, président du Syndicat des pharmaciens d’officine de Tunisie. « La durée actuelle de la pénurie est préoccupante et inhabituelle », ajoute-t-il.
Comme pour tous les médicaments étrangers, l’import de pilules du lendemain relève du monopole de la Pharmacie centrale de Tunisie, une entreprise publique dont les finances se sont fortement détériorées ces dernières années, au même rythme que les comptes de l’Etat.
Sa dette, qui dépassait les 1 300 millions de dinars (380 millions d’euros), en mai 2025, serait due de moitié à des laboratoires internationaux. Elle a pour effet de rallonger les délais de paiement et limite les capacités d’achat de l’organisme public.
En octobre 2025, le syndicat des propriétaires de pharmacies privées avait appelé l’Etat à éponger en urgence ces créances pour « rétablir l’équilibre financier de ce service public vital ». Le ministère de la santé a annoncé, le 19 mars, son intention d’organiser des injections directes de liquidités vers la Pharmacie centrale, sans en préciser ni le montant ni le calendrier. Contactée par Le Monde, l’entreprise publique n’a apporté aucun commentaire sur sa situation financière et la pénurie en cours.
Circuit parallèle
A quelques rues du Planning familial de Sousse, une dizaine de femmes font la queue à l’entrée du service de médecine reproductive de l’hôpital Farhat-Hached. Certaines préparent un avortement médicamenteux, légal et gratuit en Tunisie. « Je ne constate pas encore d’augmentation des IVG [interruptions volontaires de grossesse] mais, si la situation dure, ça arrivera forcément », confie un médecin du service, sous le couvert de l’anonymat.
D’autant plus que beaucoup de Tunisiennes restent mal informées sur la pénurie. Très peu d’informations circulent sur le sujet dans l’espace public. « Je ne m’attendais pas du tout à ne pas trouver la pilule, c’était un choc », se souvient une étudiante en architecture à Tunis, la vingtaine, qui pensait pouvoir en acheter à la pharmacie de son quartier, après un rapport à risque, mi-février.
Via une amie, la jeune femme tente alors de se tourner vers le marché noir, sans succès. Comme pour beaucoup d’autres médicaments, un circuit parallèle s’est mis en place, entre vente sous le manteau et réseaux de solidarité. L’infirmière du Planning familial de Sousse explique par exemple s’appuyer sur un « réseau d’étudiants et de médecins qui rentrent souvent de France » pour obtenir du Néoral, un immunosuppresseur que sa tante, greffée, doit prendre à vie et qui est indisponible depuis plusieurs mois.
Plusieurs pharmaciens interrogés à Sousse et Tunis conseillent à leurs clientes de consulter leurs gynécologues pour faire poser des dispositifs intra-utérins. Une option de contraception plus coûteuse et qui nécessite l’accès à un médecin de confiance, des conditions parfois difficiles à réunir pour les jeunes Tunisiennes.
« J’ai évité de me tourner vers cette solution, surtout à cause des expériences que j’ai eues avec certains professionnels », explique sobrement l’étudiante en architecture. Toujours « dans la panique », la jeune femme décide finalement d’attendre ses règles, qui viendront quelques semaines plus tard.
En attendant le renouvellement des stocks, l’infirmière de Sousse prescrit quant à elle une pilule contraceptive classique, la Microgynon, « qu’on administre normalement une fois par jour, mais qui est efficace dans l’urgence, si on en prend plusieurs d’un coup ». Le taux d’efficacité de cette contraception est cependant moins élevé, rapporte l’infirmière.
La Pharmacie centrale de Tunisie a annoncé, le 18 mars, qu’elle avait reçu une nouvelle livraison de pilules du lendemain, neuf mois après le dernier approvisionnement. « Les premières informations indiquent qu’il s’agit d’une quantité correcte », assure Zoubaier Guiga.
Lundi 23 et mardi 24 mars, les stocks des pharmaciens à Tunis et du Planning familial à Sousse restaient pourtant vides. Sans qu’il soit possible de déterminer si cette situation relevait de retards de distribution ou d’une commande sous-dimensionnée.
Par Driss Rejichi , Le Monde du 26 mars 2026

