Tunisie: face au choc pétrolier, trois scénarios pour une seule et unique vérité

Alors que tout le monde fait ses valises, ici à Washington, je publie ce que la délégation tunisienne présente ici pour les travaux du Spring meetings, n’a pas abordé de façon publique et transparente. Je veux parler des scénarios auxquels est exposé la Tunisie.

Carte sur table, sans biais politique. Aucun…

Le FMI vient de publier, lors de ses réunions de printemps à Washington, des Perspectives pour l’économie mondiale qui sonnent comme une alarme. Croissance mondiale révisée à 3,1% pour 2026, avec un avertissement clair : ce chiffre est déjà trop optimiste.

Pierre-Olivier Gourinchas, économiste en chef du FMI, l’a dit sans détour : «chaque jour qui passe nous rapproche du scénario défavorable.» Pour la Tunisie, pays à double vulnérabilité — structurelle et conjoncturelle — l’heure n’est pas au calcul politique. C’est l’heure du réveil.

Ce que Washington dit, et ce que Tunis oublie d’entendre

Le FMI retient, pour son scénario de base, un conflit au Moyen-Orient de courte durée, un prix du pétrole stabilisé à 82 dollars le baril en moyenne annuelle, et une normalisation progressive à partir du second semestre 2026.

Dans ce cas, la croissance mondiale ralentit à 3,1%. Dans le scénario intermédiaire — conflit prolongé, pétrole autour de 100 dollars — elle tombe à 2,5%, contre 3,4% en 2025. Dans le scénario pessimiste — pétrole à 110-125 dollars, resserrement financier mondial, effondrement du commerce — la croissance mondiale plonge à 2%, au bord de la récession.

Ces scénarios ne sont pas des exercices académiques. Ils sont bâtis sur des données de marché réelles : les prix spot du Brent flirtent aujourd’hui avec 150 dollars le baril. La Tunisie n’a pas de bouclier.

La Tunisie sera impactée plus fort que la moyenne mondiale

La Tunisie importe la quasi-totalité de son pétrole raffiné et une part croissante de son gaz naturel, depuis que le transit algérien via le gazoduc Transmed est soumis à des aléas diplomatiques et techniques.

La facture énergétique représente structurellement entre 8% et 10% du PIB. Chaque hausse de 10 dollars du prix du baril alourdit la facture d’importation de l’ordre de 400 à 500 millions de dinars, selon les estimations des économistes tunisiens qui ont suivi de près les travaux de Washington.

L’État subventionne les carburants, l’électricité, le gaz butane. Ces subventions, mal ciblées et fiscalement insoutenables, absorbent déjà une part considérable du budget : la Caisse générale de compensation représente annuellement un poids budgétaire de plus de 3 milliards de dinars.

Un pétrole durablement au-dessus de 100 dollars fait exploser ce poste, creuse le déficit budgétaire, aggrave les besoins de financement et compromet le programme avec le FMI — dont le décaissement dépend de cibles fiscales que le pays peinerait à tenir.

À cela s’ajoute le choc sur les prix alimentaires. La chaîne est bien documentée dans les analyses présentées à Washington : le pétrole cher renchérit les engrais, donc les coûts agricoles à l’international, donc les prix alimentaires importés.

La Tunisie, bien qu’exportatrice nette d’huile d’olive et de phosphates, reste importatrice de blé dur, de blé tendre, d’orge et de maïs. La bonne pluviométrie de cette saison — réelle et bienvenue — ne compense qu’en partie la dépendance aux marchés céréaliers mondiaux, dont les prix risquent de repartir à la hausse sous l’effet du choc énergétique.

Trois scénarios pour la Tunisie en 2026

Scénario A — Atténuation rapide (hypothèse optimiste du FMI appliquée à la Tunisie).

Le conflit au Moyen-Orient reste limité. Le pétrole redescend à 82 dollars le baril au second semestre.
La Tunisie maintient son programme avec le FMI, les décaissements reprennent, la saison touristique — annoncée comme prometteuse — apporte des recettes en devises qui compensent partiellement la pression sur la balance courante.
La croissance tunisienne atteindrait 1,5% à 1,8% en 2026, dans la continuité du rythme anémique des dernières années. Insuffisant pour créer des emplois, mais pas catastrophique.

Scénario B — Persistance du choc (scénario intermédiaire).

Le pétrole se maintient autour de 100 dollars. Les subventions explosent. Le déficit budgétaire dérape au-delà de 7% du PIB. Les négociations avec le FMI s’enlisent. Les agences de notation — Fitch et Moody’s ont déjà placé la Tunisie dans la catégorie «distressed» — révisent à nouveau leur évaluation à la baisse.

Le dinar subit une pression à la dépréciation. L’inflation, déjà autour de 7%, repart à la hausse pour dépasser 9 à 10%. La croissance tunisienne tombe à 0,8%, voire moins. Le pouvoir d’achat des ménages s’effondre davantage. Les tensions sociales s’aggravent.

Scénario C — Choc sévère (scénario pessimiste mondial). Le pétrole dépasse 110 dollars et s’installe durablement. Les marchés financiers mondiaux se resserrent.

Les flux de remittances — environ 2,3% du PIB tunisien — commencent à fléchir sous l’effet du ralentissement européen, notamment français et italien, qui frappent de plein fouet la diaspora tunisienne. La saison touristique, pénalisée par la hausse du kérozène et le recul du pouvoir d’achat des touristes européens, déçoit.

La Tunisie entre en récession technique, avec une croissance négative ou nulle. Le service de la dette extérieure devient critique. Ce scénario n’est pas improbable : les experts du FMI eux-mêmes estiment que le monde se dirige «entre le scénario de base et le scénario défavorable.»

Stop aux revendications salariales déconnectées de la productivité

Il faut le dire clairement, sans démagogie et sans complaisance : les revendications salariales qui se multiplient dans les secteurs public et parapublic tunisien, non assorties d’améliorations mesurables de la productivité et de la compétitivité, sont économiquement suicidaires dans ce contexte.

Le FMI le souligne : un choc stagflationniste — inflation élevée et croissance faible — oblige les banques centrales à freiner, ce qui pèse sur l’investissement et l’emploi.

En Tunisie, où la Banque centrale a peu de marges de manœuvre et où le financement monétaire du déficit est une tentation permanente, céder à une spirale salaires-prix serait fatal.
Les augmentations de salaires non financées par des gains de productivité se traduisent mécaniquement par de l’inflation, de la dépréciation du dinar, et in fine par une perte réelle de pouvoir d’achat pour les mêmes travailleurs qu’on prétend protéger.

Cinq mesures pour ne pas subir

Premièrement, réformer d’urgence le système de subventions énergétiques vers un ciblage direct des ménages vulnérables, libérant des ressources budgétaires pour absorber le choc sans déraper sur les cibles fiscales du programme FMI.

Deuxièmement, capitaliser sur la bonne saison agricole et l’expansion touristique annoncée pour reconstituer des réserves en devises — objectif : remonter la couverture des importations au-dessus de 100 jours, actuellement insuffisante.

Troisièmement, accélérer les réformes structurelles convenues avec le FMI — notamment la gouvernance des entreprises publiques — pour sécuriser les décaissements et restaurer la confiance des agences de notation.

Quatrièmement, engager un dialogue social fondé sur des données de productivité sectorielles opposables, en conditionnant explicitement toute revalorisation salariale dans le secteur public à des indicateurs de performance vérifiables.

Cinquièmement, activer une diplomatie économique d’urgence vers les partenaires du Golfe et de l’UE pour sécuriser des lignes de financement concessionnelles capables d’amortir le choc énergétique si le scénario B ou C se matérialise.

Washington a parlé.

Le réalisme n’est pas du pessimisme — c’est la condition minimale pour gouverner avec lucidité. La Tunisie a des atouts réels cette année : la pluie est tombée, les oliviers ont produit, les plages seront pleines. Mais ces aubaines conjoncturelles ne peuvent pas masquer des fragilités structurelles que le choc mondial en cours est précisément en train de tester. Se retrousser les manches, c’est maintenant.

Moktar Lamari, Ph.D. — E4T