Tunisie Télécom sacrifiée : comment Ooredoo et Orrange ont spolié l’État et ses contribuables

Un crime d’État ? Il faut appeler les choses par leur nom : ce qui se joue aujourd’hui dans les télécoms tunisiens n’est ni une simple concurrence de marché, ni une transition technologique mal maîtrisée.

C’est un désarmement stratégique orchestré, toléré — sinon encouragé — par un ministère qui regarde ailleurs pendant que deux multinationales engrangent des profits sur une infrastructure que les Tunisiens ont payée. Tunisie Télécom ne “flanche” pas : on l’a laissée s’affaiblir. On l’a poignardée dans le dos…

Le décor est pourtant flatteur. La 5G est lancée depuis 2025, le câble sous-marin MEDUSA doit entrer en service en 2026, et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) injecte jusqu’à 190 millions d’euros pour moderniser le réseau.

Sur le papier, la Tunisie entre dans une nouvelle ère numérique. Mais derrière cette façade technologique, une réalité brutale s’impose : l’opérateur public recule, tandis que ses concurrents privés prospèrent à un rythme insolent (BMI / Fitch Solutions, Tunisia Telecommunications Report, April 2026).

Le marché mobile tunisien, avec ses 15,5 millions d’abonnés actifs en septembre 2025, est saturé et mature. BMI souligne que la pénétration dépasse déjà 120 % et atteindra environ 125 abonnés pour 100 habitants en 2026, signe d’un marché où la croissance en volume est structurellement limitée (BMI, 2026). Dans cet environnement, la bataille se joue sur la valeur. Et sur ce terrain, Tunisie Télécom est en train de perdre.

Les chiffres sont sans appel. Tunisie Télécom a vu sa base mobile chuter de 5,04 millions d’abonnés en 2022 à 4,4 millions en 2024, soit une baisse de 12,7 % en deux ans. Sa part de marché est tombée à 29 % en 2025. Dans le même temps, Ooredoo domine avec 44,7 %, tandis qu’Orange atteint 25,8 % et continue de progresser (BMI / Fitch Solutions, 2026, données opérateurs et INT).

Pendant que l’opérateur public s’érode, Ooredoo affiche des performances impressionnantes : 423 millions de dollars de revenus en 2024, avec une marge EBITDA de 41,6 %. Orange, de son côté, renforce sa position grâce à des offres convergentes et une stratégie de montée en gamme. Deux trajectoires ascendantes face à une entreprise publique en recul.

Mais le véritable scandale est ailleurs. Il réside dans la structure même du marché.

Tunisie Télécom porte l’essentiel de l’infrastructure nationale : réseau cuivre, backbone fibre de plus de 50 000 km, accès international, ADSL dominant avec 58 % du marché. Pourtant, ses concurrents accèdent à cette infrastructure via des mécanismes de dégroupage régulés, sans en avoir supporté les coûts historiques (BMI, 2026, section Industry Structure).

Autrement dit, l’État tunisien finance indirectement la compétitivité de ses concurrents.

Ce déséquilibre est au cœur du paradoxe tunisien. Tunisie Télécom supporte les coûts d’entretien et de modernisation d’un réseau vieillissant, tandis que ses rivaux concentrent leurs investissements sur les segments les plus rentables : mobile, data, services digitaux. BMI note explicitement que cette structure “alimente un désavantage de coûts pour l’opérateur historique” (BMI, 2026).

Le ministère des Technologies de la communication porte ici une responsabilité centrale. Car il cumule les rôles : régulateur, actionnaire et arbitre. BMI souligne d’ailleurs les limites de l’indépendance réglementaire en Tunisie, avec un score inférieur à la moyenne régionale MENA sur l’indice d’indépendance du régulateur (62,8 contre 76,8) et sur les ressources et l’ouverture (58 contre 74,3) (BMI Risk/Reward Index, March 2026).

Cette gouvernance hybride paralyse le secteur. Tunisie Télécom ne dispose pas de l’autonomie stratégique nécessaire pour répondre à la concurrence. BMI évoque une entreprise “réticente à communiquer sa stratégie commerciale”, ce qui reflète une prise de décision entravée par des considérations politiques (BMI, Company Profile: Tunisie Télécom, 2026).

Pendant ce temps, Ooredoo et Orange avancent avec des stratégies claires. Ooredoo développe un écosystème complet — OTT, data centers, partenariats technologiques — tandis qu’Orange capitalise sur les synergies de son groupe international. Chaque dinar généré en Tunisie alimente des stratégies globales.

Tunisie Télécom, elle, reste enfermée dans une logique défensive.

Les indicateurs de performance confirment cette fragilité. L’ARPU mobile national reste faible, à 3,2 TND en 2024, avec une progression limitée prévue à 4,8 TND en 2035 (BMI, Forecasts to 2035). Sur le fixe, la situation est encore plus critique : l’ARPU voix de Tunisie Télécom est tombé à 1,3 TND en 2025, contre 2,4 TND deux ans plus tôt. Une chute brutale qui traduit une guerre des prix subie, non maîtrisée.

La qualité de service, autre point noir, est explicitement mentionnée par BMI comme une faiblesse persistante du marché tunisien. Cette dégradation alimente la fuite des clients vers les opérateurs perçus comme plus performants.

Et pourtant, les moyens existent. Le financement de la BERD, les investissements dans la fibre, la montée en puissance de la 5G : autant de leviers potentiels. Mais sans réforme structurelle, ces investissements risquent de renforcer… les concurrents.

Car c’est là le cœur du problème : la valeur créée par l’infrastructure tunisienne est captée ailleurs.

BMI le montre indirectement à travers ses projections : le marché continuera de croître modestement jusqu’à 17,6 millions d’abonnés en 2035, avec une montée progressive de la 5G (3,86 millions d’abonnés). Mais cette croissance ne garantit en rien un redressement de Tunisie Télécom. Au contraire, dans le scénario actuel, elle pourrait accentuer son décrochage.

Le ministère ne peut plus se contenter d’accompagner. Il doit arbitrer.

Première urgence : réformer le dégroupage pour refléter les coûts réels de l’infrastructure. Deuxième priorité : garantir une indépendance effective du régulateur. Troisième levier : clarifier l’actionnariat de Tunisie Télécom, condition indispensable à toute stratégie crédible.

Sans cela, la trajectoire est écrite d’avance.

La Tunisie continuera d’investir dans ses réseaux. Mais les fruits de ces investissements continueront d’être captés par d’autres.

Ce n’est pas une fatalité économique. C’est un choix politique.

Le rapport de BMI / Fitch Solutions d’avril 2026 — 38 pages d’analyses, de données et de projections — ne dit pas autre chose. Il décrit un secteur en progrès technologique, mais en déséquilibre structurel. Une modernisation sans souveraineté.

La Tunisie est connectée. Mais elle ne contrôle plus pleinement sa connexion.

Et à force d’hésiter, elle risque de devenir simple fournisseur d’infrastructure pour des opérateurs plus rapides, mieux organisés, et surtout mieux servis par un cadre réglementaire qu’elle a elle-même façonné.

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