Les créanciers de l’apocalypse

Israël avance depuis des décennies comme un organisme condamné à sa propre survie. Un corps sous perfusion permanente, alimenté par le conflit. Là où d’autres nations connaissent des périodes de guerre, Israël semble habiter un état de guerre continu.

Les visages changent, les frontières se déplacent, les ennemis se succèdent, mais la mécanique demeure. Une machine polymorphe qui se nourrit de ses propres combats et poursuit, génération après génération, le même horizon insaisissable, le même mirage millénaire: le Grand Israël. Un projet qui ressemble moins à une stratégie qu’à une obsession génétique.

Mais les guerres modernes ne se livrent pas seulement avec des chars, des drones ou des avions. Elles se financent.

Depuis octobre 2023, l’État hébreu a levé des dizaines de milliards de dollars sur les marchés. En 2024, le compteur a atteint un niveau record : 278 milliards de shekels empruntés, soit près de 76 milliards de dollars, dont 81 % sur le marché obligataire israélien. À l’international, l’appétit n’a pas faibli. En février 2025, une émission de 5 milliards de dollars a suscité plus de 23 milliards de demandes auprès d’environ 300 investisseurs répartis dans plus de trente pays.

Quand les canons tonnent, les capitaux répondent présents.

À cette architecture financière s’ajoute l’indispensable soutien américain. Équipements militaires, financements, garanties : Washington absorbe une partie de la facture et permet à Israël de consacrer davantage de ressources à son effort de guerre. La guerre coûte cher. Mais tant que les créanciers avancent l’argent et que les alliés règlent une partie de l’addition, la machine continue sa route.

Derrière les colonnes de chars et les essaims de drones existe donc une autre armée. Une armée invisible, retranchée dans les tours de verre de Manhattan, Londres, Paris ou Francfort.
Goldman Sachs, JPMorgan, Citigroup, Deutsche Bank, BNP Paribas, Crédit Agricole, Bank of America… Des institutions qui ne figureront jamais sur les monuments aux morts, mais qui participent à leur manière au fonctionnement du système.

Le champ de bataille produit des ruines.

La finance produit des obligations.

Deux univers séparés en apparence. Deux rouages d’une même mécanique.

Pendant que Gaza brûle, que le Liban vacille et que l’ombre de l’Iran s’étire à l’horizon, les salles de marché demeurent plongées dans leur calme liturgique. Les écrans clignotent. Les algorithmes calculent. Les ordres circulent. Dans cette étrange alchimie du XXIᵉ siècle, les conflits se prolongent autant par les flux financiers que par les flux logistiques.

Les bombes tombent.
L’argent, lui, ne dort jamais.

Loin des sirènes et des décombres, les grands prêtres de la dette poursuivent leur office. Dans leurs tours de verre, la guerre n’est ni une tragédie ni un drame. C’est une émission obligataire. Une courbe de rendement. Une opportunité de marché.

À chaque bombe son banquier.
À chaque offensive son courtier.
À chaque charnier son pourcentage.

Le sang coule au Proche-Orient pendant que les dividendes tombent ailleurs. La véritable prouesse du système réside peut-être là : sa capacité à transformer les ruines en produits financiers.

Bien sûr, les banques ne tirent pas les obus. Elles se contentent d’organiser les flux. Elles ne financent pas une guerre ; elles « accompagnent un État sur les marchés ». Elles ne soutiennent pas une armée ; elles « participent à une émission souveraine ». Le langage moderne possède cette vertu remarquable : remplacer la poudre par des euphémismes.

Alors les investisseurs affluent. Fonds de pension, compagnies d’assurance, gestionnaires d’actifs. L’humanité prépare sa retraite pendant que la géopolitique consume son présent. Dans cette cathédrale de verre et d’acier, chacun remplit son rôle avec sérieux. Les morts restent anonymes. Les créanciers, eux, sont parfaitement identifiés.

Car la guerre n’avance jamais seule. Elle traîne derrière elle son cortège de banquiers, de traders et de comptables. Les canons rugissent, les marchés s’ajustent. D’un côté, on compte les victimes. De l’autre, les points de rendement. Le vacarme des explosions trouve toujours son écho dans le cliquetis des calculatrices.

Reste alors une question. La seule que les modèles financiers peinent à anticiper : celle du choix.

Les banques vivent de leurs capitaux, mais aussi de notre confiance. Chaque compte ouvert, chaque placement, chaque contrat d’assurance, chaque crédit constitue un vote silencieux en faveur d’un système. Les dirigeants expliqueront qu’ils ne financent aucune guerre, qu’ils ne font qu’accompagner les marchés. Les marchands d’armes ont, eux aussi, toujours affirmé qu’ils ne pressaient pas eux-mêmes la détente.

Libre à chacun de croire à ces nuances.

Mais lorsque les profits prospèrent à l’ombre des bombardements, il demeure une forme de pouvoir que les institutions financières ne contrôlent pas totalement : le retrait. Fermer un compte. Déplacer une épargne. Choisir un autre établissement. Refuser de participer.

Parce qu’au bout du compte, les banques ne prêtent jamais leur propre argent.
Elles prêtent le nôtre.

Et parfois, la forme la plus simple de résistance consiste simplement à reprendre ce qui nous appartient.

Tarak Amira

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Pour ceux qui souhaitent suivre la trace de l’argent derrière celle des bombes, voici quelques sources utiles.

Israel’s war spending in 2024 lifts debt burden to 69% of GDP

Seven underwriters of “war bonds” instrumental in enabling Israel’s assault on Gaza, new research finds