Il existe une façon propre et académique de dire que des millions de gens craignent le pire. Elle s’appelle un sondage ou même un rapport de politique publique, citant des pourcentages, qui concluent, avec toute la neutralité requise, qu’une « action urgente » est nécessaire. On ne sait jamais…
Le rapport publié le 20 avril 2026 par Arab Barometer, l’une des maisons de sondage les plus sérieuses du monde arabe, est de cette espèce-là. Il s’intitule Higher Costs, Harder Choices: Food Insecurity in MENA. Il est sobre, documenté, rigoureux. Et il décrit, derrière ses tableaux, une catastrophe annoncée qui frappe de plein fouet la Tunisie et ses voisins.
Arab Barometer est un réseau de recherche indépendant fondé en 2006, affilié aux universités de Princeton et de Michigan, qui réalise des sondages d’opinion à grande échelle dans le monde arabe. Sa huitième vague d’enquêtes, conduite entre août et novembre 2025 dans huit pays — Égypte, Irak, Jordanie, Liban, Maroc, Palestine, Syrie et Tunisie — constitue la base empirique de ce rapport. Ce ne sont pas des projections théoriques.
Ce sont les réponses de vraies familles, interrogées dans leurs foyers, sur la réalité quotidienne de leurs assiettes.
Les chiffres sont accablants. Dans six des huit pays étudiés, plus de la moitié de la population déclare que son ménage s’est retrouvé à court de nourriture sans avoir les moyens d’en acheter davantage.
Dans la majorité des pays, au moins un tiers des répondants affirment avoir sauté des repas faute d’argent. Ce ne sont pas des indicateurs de crise ponctuelle. Ce sont les symptômes d’une vulnérabilité structurelle profonde, antérieure à la guerre, mais que la guerre est en train de transformer en catastrophe ouverte.
Car la guerre, justement, ne s’arrête pas. Depuis les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran à la fin février 2026, Téhéran a restreint le transit dans le détroit d’Ormuz — ce goulet d’étranglement maritime par lequel transite environ 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole et en gaz. Le choc énergétique qui s’en est suivi a immédiatement percuté les coûts de transport, les prix de production agricole et, en bout de chaîne, le contenu des caddies de ménagères cairotes, beyrouthines et tunisoises.
Le Programme alimentaire mondial a averti que le conflit pourrait précipiter 45 millions de personnes supplémentaires dans l’insécurité alimentaire aiguë à l’échelle mondiale, avec une part substantielle dans la région MENA.
Pour la Tunisie, ce scénario n’est pas abstrait. Il est le prolongement logique d’une fragilité qui s’accumule depuis des années. Le pays importe une part significative de ses céréales, de ses huiles végétales et de ses intrants agricoles. Sa balance commerciale alimentaire est structurellement déficitaire.
Sa monnaie s’érode. Ses réserves de change restent sous pression. Et ses subventions aux produits de base — pain, farine, huile, carburant — pèsent sur un budget de l’État déjà sous perfusion. Chaque hausse des cours mondiaux du blé ou du pétrole se traduit, avec un décalage de quelques mois seulement, en une pression supplémentaire sur les finances publiques et sur les ménages les plus vulnérables.
Arab Barometer le souligne avec une lucidité rare : les effets des conflits sur les systèmes alimentaires ne sont pas immédiats. La hausse des prix des carburants et des engrais aujourd’hui se traduira en réduction des rendements agricoles dans six mois, en tension sur les stocks de blé et de riz dans un an.
Ce que les familles tunisiennes ne peuvent pas encore voir, elles le sentiront dans leur quotidien d’ici la fin de l’année 2026. Ce que les marchés de Tunis, de Sfax ou de Médenine enregistrent comme une légère hausse de prix aujourd’hui n’est que le premier signal d’une onde de choc dont l’amplitude réelle n’est pas encore visible.
Le rapport cite l’Égypte en illustration : avant même l’escalade actuelle, six Égyptiens sur dix déclaraient s’inquiéter régulièrement de leur accès à la nourriture, et 45 % d’entre eux identifiaient l’inflation comme le premier défi économique du pays.
La Tunisie pourrait se retrouver dans une séquence similaire si les prix mondiaux continuent leur escalade et si aucun filet de protection sociale robuste n’est rapidement renforcé. Les gouvernements de la région, avertit Arab Barometer, doivent agir vite pour préserver le pouvoir d’achat et garantir l’accès aux produits alimentaires essentiels.
Sans ces mesures, chaque nouvelle crise frappera plus fort que la précédente. En Tunisie, où l’État peine déjà à honorer ses engagements sociaux, cette mise en garde sonne comme une injonction que personne, dans les couloirs de la Kasbah ou de Carthage, ne semble pressé d’entendre.
Les bombes tombent sur Téhéran, Beyrouth et Gaza. Et quelque part à Tunis, à Sfax, à Gabès, une famille recompte ses dinars devant un étalage de légumes dont les prix ont encore augmenté cette semaine. Le lien entre les deux n’est pas une métaphore. C’est de l’économie.
Moktar Lamari, Ph.D. | E4T, 21 | Avril 2026

