J’avais confié un jour, presque à voix basse, qu’il m’arrivait rarement de recommander un livre.
Mais le « rarement », voyez-vous, n’est pas une porte fermée — c’est une exception qui attend son miracle.
Après m’être aventuré quelques fois du côté des plaisirs de la critique culinaire, me voici, avec une modestie presque timide, passant de la saveur des plats à celle des mots, critique littéraire, comme on découvre une nouvelle gourmandise de l’âme.
Il est des livres qui ne se contentent pas d’exister : ils veillent, éclairent, et réparent en silence ce que le tumulte du monde abîme. «Littérature de femmes tunisiennes», de notre ami Ridha Bourkhis, appartient à cette catégorie rare.
Cet ouvrage n’est ni une simple compilation ni une étude : c’est une traversée. Une main tendue vers des voix trop longtemps contenues, étouffées ou murmurées à demi-mot. Ici, les femmes ne sont pas exposées, elles sont écoutées — et dans cette écoute réside une forme précieuse de respect, presque de tendresse.
Cher Ridha, celles que tu fais surgir ne sont pas seulement des écrivaines. Elles deviennent des présences, des consciences. Chacune porte en elle une Tunisie intime, fragmentée, secrète — et pourtant universelle. On comprend alors que la littérature dépasse l’art : elle devient une manière de survivre, d’aimer, d’oser dire « je » là où l’on attendait le silence.
Ce livre est une traversée d’âmes.
On y écrit comme on respire après l’étouffement, comme on se souvient après l’oubli imposé. Les mots ne cherchent pas à convaincre : ils existent, avec la dignité fragile des vérités longtemps tues. À travers eux, la Tunisie devient intérieure — faite de silences brisés, de douleurs apprivoisées, mais aussi de lumières discrètes. Chaque voix ouvre une fenêtre sur une vie singulière, irréductible, nécessaire..
Ton livre touche par sa justesse : il n’impose rien, il accueille. Dans cette délicatesse, il accomplit quelque chose de profondément humain — il rend à ces voix leur pleine lumière.
Et peut-être est-ce là l’essentiel : ce livre ne se dévore pas. Il se lit dans le temps. Il s’installe en nous lentement, comme une évidence qui refuse la précipitation, et continue de résonner bien après la dernière page.
Alors, on le referme avec gratitude, comme après une conversation essentielle. Et surtout avec l’impossibilité d’ignorer ce qui a été entendu. Car ces voix n’ont pas seulement écrit : elles ont révélé.
Dans ce livre, les auteures ne parlent pas seulement — elles murmurent au cœur du monde, comme si chaque phrase était une confidence déposée dans l’ombre.
Il suffit de les écouter.
Elles n’écrivent pas pour être lues seulement — elles écrivent pour être.
Pour tenir debout quand le monde vacille, pour aimer malgré les fractures, pour déposer leur mémoire dans des mots qui survivent à l’oubli.
Et parfois, simplement, pour laisser une trace — une preuve fragile et lumineuse qu’elles ont existé.
Tarak Amira
21/04/2026


