Dix ans d’alertes, de diagnostics et de chiffres : au-delà des crises successives, il est temps de s’attaquer aux vulnérabilités structurelles du service public de l’eau.
Depuis plus de dix ans, j’écris et je m’exprime régulièrement sur la situation de l’eau en Tunisie, dans L’Économiste Maghrébin, La Presse, la TAP et d’autres médias.
Non pas pour pouvoir dire aujourd’hui « je l’avais dit », mais parce qu’en relisant ces publications, un constat s’impose : les crises se succèdent et s’aggravent alors que beaucoup de leurs causes structurelles sont identifiées depuis des années.
En 2016, j’écrivais déjà que la Tunisie vivait depuis plus de 25 ans sous le seuil de 500 m³/habitant/an. Le stress hydrique n’était donc pas une situation conjoncturelle provoquée par une mauvaise année pluviométrique.
En 2017, j’alertais à nouveau : avec environ 419 m³/habitant/an, la Tunisie était en situation de pénurie d’eau absolue. 42 % des conduites de la SONEDE avaient alors plus de 25 ans et les pertes étaient estimées à près de 30 % des quantités transférées. Au rythme de réhabilitation alors programmé — environ 200 km par an sur un réseau de quelque 52 000 km — il aurait fallu près d’un siècle pour renouveler les 42 % concernés.
En 2019, dans L’Économiste Maghrébin, le constat était devenu celui d’une crise du modèle de gestion :
« Le modèle de gestion des ressources en eau a atteint ses limites. »
J’appelais déjà à dépasser la gestion des pannes et des coupures dans l’urgence pour engager une véritable politique de l’eau : réhabilitation des réseaux, rationalisation des usages, financement durable du service et réforme de la gouvernance.
En 2024, les chiffres rendaient l’urgence encore plus évidente.
Sur la base des données disponibles de la SONEDE, les pertes du seul réseau de distribution atteignaient 95,3 millions de m³ par an.
Et le problème était également financier : en 2022, produire un mètre cube d’eau coûtait en moyenne 1,346 DT à la SONEDE, alors que son prix moyen de vente n’était que de 0,966 DT, soit un écart d’environ 380 millimes par m³.
Comment demander durablement à un opérateur public déficitaire de renouveler ses conduites, rechercher les fuites, moderniser ses installations et garantir un service de qualité sans lui donner les moyens économiques de remplir cette mission ?
Et puis il y a un autre chiffre, beaucoup moins connu, qui mérite aujourd’hui toute notre attention : celui de l’eau en bouteille.
Dans mon Water Policy Brief publié en 2022, je relevais que les 30 unités de conditionnement existantes mobilisaient environ 2,981 millions de m³ d’eau et généraient un chiffre d’affaires annuel de l’ordre de 637 millions de dinars, soit à l’époque 1,5 fois le chiffre d’affaires de la SONEDE, alors que celle-ci facturait plus de 461 millions de m³ d’eau potable.
Les données communiquées par l’Office national du thermalisme et de l’hydrothérapie (ONTH) en juin 2025 montrent qu’en 2024, la production nationale d’eau embouteillée a atteint environ 3 milliards de litres, soit 3 millions de m³, pour une consommation moyenne de 244 litres par habitant et par an.
Mettons ces ordres de grandeur en perspective :
3 millions de m³ d’eau embouteillée contre plusieurs centaines de millions de m³ assurés par le service public.
Rapportés aux 461 millions de m³ facturés (le volume produit est d’environ 1,5 fois le volume facturé) par la SONEDE dans la comparaison précédente, ces 3 millions de m³ représentent environ 0,65 %.
Et même si nous parvenions demain à doubler la production d’eau embouteillée, pour atteindre 6 millions de m³/an, cela resterait de l’ordre de 1 % des quelque 500 millions de m³ que représente annuellement l’alimentation publique en eau potable facturée.
Le chiffre d’affaires du secteur pourrait augmenter fortement. Le nombre de bouteilles mises sur le marché pourrait doubler.
Mais cela ne doublerait évidemment pas notre sécurité hydrique.
C’est toute la différence entre un marché de l’eau et un service public de l’eau.
L’eau embouteillée répond à une demande commerciale et peut constituer une solution ponctuelle pour les ménages. Mais elle ne peut, par ses volumes, son coût et les inégalités d’accès qu’elle implique, se substituer à l’alimentation publique en eau potable.
Et c’est précisément là que se situe le cœur du problème actuel.
Quand l’eau du robinet devient intermittente, ou que le citoyen doute de sa continuité ou de sa qualité, l’eau en bouteille devient progressivement une solution de substitution.
La demande augmente, puis viennent les tensions d’approvisionnement. Les prix augmentent et la spéculation apparaît.
L’État doit alors intervenir pour plafonner les prix, contrôler les circuits de distribution et sanctionner les abus.
Mais posons-nous la bonne question :
Voulons-nous vraiment que la sécurité hydrique des ménages dépende de leur capacité à trouver et à acheter des packs d’eau ?
Même si la production d’eau minérale doublait ou triplait, elle ne pourrait jamais remplacer quantitativement les centaines de millions de mètres cubes que doit fournir chaque année le service public.
Et surtout, elle ne pourrait jamais garantir l’égalité d’accès.
Une famille disposant de revenus suffisants peut acheter et stocker de l’eau. Une famille modeste beaucoup moins. Une personne âgée, isolée ou sans véhicule ne dispose même pas des mêmes possibilités matérielles pour transporter des packs.
Le droit à l’eau ne peut dépendre ni du pouvoir d’achat, ni de la disponibilité d’une bouteille dans un commerce.
C’est pourquoi la réponse structurelle aux pénuries d’eau minérale ne peut se limiter à augmenter la production des sociétés d’embouteillage ou à contrôler le prix des bouteilles.
Elle consiste avant tout à sécuriser le service public de l’eau potable.
L’alimentation en eau potable est un service public hautement stratégique. L’État doit en garantir la continuité, la qualité et l’équité et donner à la SONEDE les moyens techniques, financiers, humains et institutionnels nécessaires pour assurer durablement sa mission.
Cela suppose évidemment de mobiliser de nouvelles ressources lorsque cela est nécessaire : dessalement, transferts, réutilisation et nouvelles technologies.
Mais cela suppose aussi de préserver beaucoup mieux l’eau que nous avons déjà réussi à mobiliser.
Car la première nouvelle ressource est celle que nous cessons de perdre.
Chaque mètre cube récupéré grâce à la réduction des pertes dans les réseaux est un mètre cube qu’il n’est plus nécessaire de mobiliser, pomper, traiter et transporter inutilement.
C’est à la fois de l’eau, de l’énergie et de l’argent public économisés.
Nous sommes en 2026.
Le changement climatique aggrave incontestablement la situation : températures plus élevées, sécheresses plus longues, évaporation accrue et ressources plus variables.
Mais il ne peut expliquer à lui seul toutes nos difficultés.
Lorsque, pendant plus de dix ans, reviennent les mêmes questions — pertes des réseaux, infrastructures vieillissantes, surexploitation des nappes, insuffisance de maintenance, fragilité financière des opérateurs, retards d’investissements et de réformes, gouvernance fragmentée — il ne s’agit plus seulement de gérer une crise climatique.
Il faut s’attaquer aux vulnérabilités structurelles de notre politique de l’eau.
Il ne s’agit donc pas aujourd’hui de savoir qui avait raison il y a dix ans.
Il s’agit de comprendre pourquoi les mêmes diagnostics restent d’actualité dix ans plus tard.
La sécurité hydrique ne se construit pas dans l’urgence d’un été.
Elle se construit sur des décennies par une politique publique cohérente, des investissements correctement hiérarchisés, des opérateurs publics solides, une gouvernance responsable et une vision de long terme.
Et au fond, son indicateur de réussite est extraordinairement simple :
qu’un citoyen, où qu’il vive en Tunisie et quel que soit son revenu, puisse ouvrir son robinet et disposer d’une eau suffisante, sûre, accessible et à un prix équitable.
C’est cela, le droit à l’eau.
Et aucune bouteille, même produite par millions, ne pourra remplacer ce droit.
ويقول تعالى
( وَفِي السَّمَاءِ رِزْقُكُمْ وَمَا تُوعَدُونَ )
والحمد لله أن رزقنا ليس كلّه بين أيدي البشر؛ فلو كان كذلك، لاحتكره البعض، وأهدره البعض الآخر، وضاربوا به، ولربما حوّلت سوء الحوكمة نعمةً وهبها الله للجميع إلى مصدر للندرة والتفاوت والصراع
الماء رزقٌ وحياة… وحسن تدبيره أمانة
Raoudha Gafrej

