Les relations économiques entre la Tunisie et la Chine sont aujourd’hui dominées par un déséquilibre commercial structurel, source d’une hémorragie de devises pour l’économie tunisienne. Pourtant, ce constat n’est pas une fatalité. En dépassant la simple logique d’importation marchande pour aller vers un partenariat d’investissement stratégique, les deux pays possèdent toutes les cartes pour bâtir une relation véritablement « gagnant-gagnant » (win-win). De la relocalisation industrielle vers l’Europe aux énergies renouvelables, en passant par la conquête du marché africain, voici comment la Tunisie peut devenir un maillon indispensable de la chaîne de valeur chinoise tout en tirant profit de cette coopération.
1. Le « Nearshoring » : produire en Tunisie pour conquérir l’Europe
L’Union européenne demeure un marché de consommation primordial pour l’industrie chinoise. Toutefois, exporter massivement depuis l’Asie vers l’Europe implique des coûts logistiques exorbitants, des délais incompressibles et une empreinte carbone de plus en plus pénalisée par les nouvelles normes européennes.
C’est ici que la géographie tunisienne offre une solution optimale. En investissant directement en Tunisie pour y fabriquer les produits destinés au marché européen, la Chine réaliserait un gain de compétitivité majeur (réduction drastique des coûts de transport et des délais de livraison).
Pour la Tunisie, les retombées macroéconomiques d’une telle colocalisation seraient spectaculaires. Cette dynamique permettrait de :
– Booster les exportations tunisiennes, transformant des produits finis « Made in Tunisia » (avec des capitaux chinois) en levier de croissance.
– Réduire drastiquement le déficit commercial bilatéral, en substituant l’importation de produits finis par un partenariat productif.
– Préserver nos réserves de change, freinant ainsi l’hémorragie de devises.
– Alléger le poids de la dette publique, grâce aux revenus générés par cette nouvelle dynamique d’exportation et à la relance de la croissance.
2. Énergies renouvelables : un potentiel bridé par des blocages institutionnels
La transition énergétique est aujourd’hui un champ de bataille économique mondial, et la Chine en est le leader incontesté (panneaux solaires, éolien, mobilité électrique). La Tunisie, asphyxiée par son déficit énergétique qui engloutit les fruits de sa croissance, a un besoin vital de l’expertise et des capitaux chinois dans ce domaine.
Pourtant, la concrétisation de ce partenariat peine à voir le jour. Des propositions de projets d’envergure ont été formulées par des investisseurs chinois en Tunisie, mais elles sont malheureusement restées lettre morte. En cause : des obstacles administratifs, des lenteurs institutionnelles, et surtout le blocage autour de la viabilité financière des contrats et des tarifs de rachat de l’électricité par la STEG, qui peinent à rassurer les investisseurs étrangers.
Pour que le « win-win » opère, la Tunisie doit impérativement réformer son cadre réglementaire. Un accord équilibré permettrait à la Chine de rentabiliser ses investissements technologiques, tout en offrant à la Tunisie une souveraineté énergétique à moindre coût, vitale pour la compétitivité de son industrie.
3. La Tunisie, plateforme de transit et hub stratégique vers l’Afrique
Le troisième pilier de ce partenariat repose sur le continent africain, véritable marché d’avenir et priorité stratégique de la diplomatie économique de Pékin. Si la Chine investit massivement en Afrique, l’acheminement de ses marchandises et la gestion logistique de ses investissements nécessitent des points d’ancrage régionaux performants.
Grâce à sa position géographique centrale, la Tunisie a l’opportunité de se positionner comme la « porte d’entrée » par excellence vers l’Afrique. Investir en Afrique en utilisant la Tunisie comme hub logistique, financier et de services permettrait aux entreprises chinoises de gagner en efficacité et en compétitivité.
En retour, la Tunisie tirerait un immense profit de ce rôle de zone de transit et d’assemblage. Cela dynamiserait nos infrastructures portuaires, développerait nos services à forte valeur ajoutée (logistique, ingénierie, conseil) et insérerait l’économie tunisienne dans des chaînes de valeur triangulaires (Chine-Tunisie-Afrique).
La balle est dans le camp tunisien. La coopération sino-tunisienne possède un potentiel de complémentarité exceptionnel. Pour la Chine, la Tunisie offre une proximité imbattable avec l’Europe et un tremplin vers l’Afrique. Pour la Tunisie, c’est l’opportunité d’industrialiser son économie, de rééquilibrer sa balance des paiements et de réussir sa transition énergétique.
Cependant, les capitaux chinois, pragmatiques et mondialisés, ne viendront pas d’eux-mêmes. Il appartient à l’État tunisien de lever les verrous bureaucratiques, de proposer des modèles tarifaires viables et d’aménager un climat d’investissement capable de transformer ces opportunités théoriques en réalités sonnantes et trébuchantes. Le partenariat gagnant-gagnant est à notre portée, à condition d’avoir l’audace des réformes.
Ridha Chkondali

