Barbara Butch a reçu des menaces et on a interrompu son spectacle. Immédiatement, la machine républicaine s’est mise en marche. Ministres, députés, éditorialistes, experts de plateau : tout le monde a trouvé les mots justes, le ton grave, l’émotion réglementaire. Pendant quelques heures, la France officielle a redécouvert les vertus de l’indignation.
C’est une belle chose, l’indignation. Une émotion noble. À condition de ne pas regarder de trop près son mode d’emploi.
Barbara Butch n’a jamais caché son soutien à Israël. Un soutien public, assumé, revendiqué, tandis que Gaza s’effondrait sous les bombes et que les hôpitaux se transformaient en cimetières. Cela ne justifie évidemment aucune menace. Aucune violence. Aucune haine.
Sa religion ? Voilà un écran de fumée commode. Sa foi ne regarde qu’elle.
Ce qui dérange n’est pas ce qu’elle croit, mais ce qu’elle soutient : un État génocidaire dont les bombes parlent désormais plus fort que les discours.
Mais cela soulève une question que les gardiens de la morale préfèrent contourner : pourquoi certaines souffrances déclenchent-elles des tempêtes médiatiques quand d’autres disparaissent dans le silence ?
Prenons le docteur Hussam Abu Safia. Un médecin palestinien. Un nom parmi des milliers d’autres. Détention. Tortures dénoncées par ses proches et ses soutiens. Disparition dans les profondeurs d’un système carcéral dont personne ne semble vouloir ouvrir les portes. Où sont les communiqués ? Les unes des journaux ? Les déclarations martiales des défenseurs autoproclamés des droits humains ?
Nulle part.
Le silence est parfois plus assourdissant qu’une explosion.
À Paris, on pleure avec passion lorsqu’une victime ressemble à nos certitudes. À Gaza, on détourne parfois le regard lorsque les morts risquent de compliquer le récit.
L’époque ne manque pas de compassion. Elle manque surtout d’universalité.
Il faut dire que les Palestiniens souffrent d’un terrible défaut : ils meurent en trop grand nombre. À force d’accumuler les cadavres, ils finissent par devenir une statistique. Or une statistique ne vote pas, ne passe pas à la télévision et ne menace pas les équilibres diplomatiques. Une statistique se range dans un rapport que personne ne lit.
Alors le spectacle continue.
Les puissants déposent des gerbes sur certaines tombes et détournent pudiquement les yeux devant d’autres fosses communes. Ils parlent de valeurs universelles avec la précision d’un comptable. Ils distribuent leur compassion comme on attribue des subventions : selon des critères qu’il vaut mieux ne pas examiner de trop près.
Les victimes, elles, ont compris depuis longtemps. Elles savent que la souffrance n’est pas égale pour tout le monde. Qu’il existe des DJ’s de première classe et des morts de soute. Des prisonniers dont le nom mérite un hashtag et d’autres dont l’existence même devient gênante.
Au fond, notre époque n’a pas abandonné l’humanisme.
Elle l’a simplement privatisé.
Et dans ce grand marché de l’indignation, la douleur palestinienne reste un produit difficile à vendre.
Tarak Amira
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