Il y a, dans le paysage médiatique tunisien, une odeur tenace : celle du réchauffé. Réchauffé parisien, précisément. Un plat un peu rance, servi chaque matin avec la régularité d’un bulletin météo, et ingurgité sans broncher par une opinion publique qu’on a appris, depuis des décennies, à ne pas déranger.
Les médias tunisiens — qu’ils soient audiovisuels, en ligne ou papier — fonctionnent selon un modèle qui tient moins du journalisme que de la traduction assistée par lobbyistes. Le rituel est rodé : on se lève, on ouvre Le Monde, Le Figaro, RFI, entre autres, on capte les signaux envoyés par les agences françaises, et on reconditionne le tout pour consommation locale.
Ni recul critique, ni contextualisation souveraine, ni même la curiosité minimale de vérifier si ce qu’on traduit correspond à la réalité tunisienne. On perroquette. On relaye. On surfe sur l’agenda de Paris comme une bouée de sauvetage intellectuelle.
Ce tropisme pro-français n’est pas qu’un défaut de formation — bien qu’il le soit aussi. C’est une architecture de la dépendance, soigneusement entretenue. Les journalistes tunisiens, dont beaucoup ne maîtrisent pas l’anglais au niveau requis pour lire les rapports de Standard & Poor’s, de BMI Research, de Fitch Ratings ou de Moody’s, se retrouvent structurellement handicapés face à l’information économique et financière qui se produit à Londres, New York ou Singapour.
Ces rapports — qui décortiquent sans ménagement la déroute budgétaire tunisienne, la malgouvernance de la BCT ou la fuite des capitaux — leur sont doublement inaccessibles : par la barrière de la langue, et par la barrière des devises.
Car la Banque centrale de Tunisie, dans sa grande sagesse bureaucratique, rationne les autorisations de change permettant l’achat de ces publications spécialisées. Un rationnement qui n’est pas sans vertus pour le pouvoir : moins les journalistes accèdent aux données de terrain produites par les agences de notation et les cabinets d’analyse internationale, moins ils sont capables de mettre en contradiction le discours officiel.
La BCT protège la devise. Elle protège surtout le récit.
Face à ce vide, que fait le syndicat des journalistes ? Il s’agite sur d’autres fronts.
Sa vocation déclarée — défendre la liberté de la presse, former ses membres, exiger des moyens d’investigation — s’est muée, dans les faits, en gestion prudente des équilibres entre annonceurs, ambassades et groupes de pression. On ne critique pas les banques : elles sont dans la régie publicitaire. On ne s’en prend pas aux opérateurs télécoms — Orange, Ooredoo, Tunisie Télécom — dont les contrats alimentent les rédactions. On ne dérange pas les concessionnaires automobiles, ces féodaux du marché local, jamais inquiétés par une ligne éditoriale sérieuse.
La règle d’or du journalisme tunisien se résume en une équation cynique : ne pas nuire au portefeuille de ceux qui paient les factures. Ce qui produit, en miroir, une presse domestiquée, qui navigue à vue entre les communiqués creux de la présidence, les bilans embellies du gouvernement et les notes de conjoncture aseptisées de la BCT. L’investigation ? Un luxe qu’on ne s’offre pas.
Les reportages en régions — à Kasserine, Tataouine, Siliana — ces territoires oubliés qui saignent en silence ? Trop loin, trop chers, trop inconfortables.
Et puis il y a Paris. L’ambassade de France à Tunis ne fait pas que délivrer des visas. Elle cultive, depuis des décennies, un réseau discret de relations avec les milieux médiatiques locaux : petits fours diplomatiques, voyages de presse, subventions habillées en partenariats culturels, formations offertes dans les instituts français. Autant de leviers qui fabriquent, sans bruit, une connivence structurelle.
Le résultat est saisissant : une partie significative des médias tunisiens fonctionne, de facto, comme une courroie de transmission de l’agenda français en Afrique du Nord — au service d’un hégémonisme qui ne dit plus son nom colonial, mais qui en conserve tous les réflexes.
Le citoyen tunisien, lui, se retrouve doublement trahi : trahi par des médias qui lui cachent les vraies données de la déroute économique du pays, et trahi par une presse tellement soucieuse de plaire aux puissants qu’elle a renoncé à informer les faibles.
Une presse libre se mesure à ce qu’elle ose dire, pas à ce qu’elle choisit de taire. En Tunisie, le silence a un prix. Et ce prix, comme souvent, c’est le peuple qui le paie.
Moktar Lamari, Ph.D. — Économiste, fondateur de E4T, Économie pour la Tunisie.

