Il y a quelque chose de presque touchant dans les communiqués officiels publiés depuis Nairobi. La cheffe du gouvernement Sarra Zaafrani Zenzri y rencontre la présidente de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD), Odile Renaud-Basso. Les deux femmes évoquent “partenariat stratégique”, “développement équitable”, “justice sociale”, “aspirations du peuple tunisien”. C’est beau. C’est digne. C’est aussi — et c’est là que le bât blesse — fondamentalement incomplet. Asymétrique!
Car derrière les formules diplomatiques, il y a des chiffres. Et les chiffres, eux, ne sourient pas.
La BERD a investi plus de trois milliards d’euros en Tunisie depuis le début de ses opérations dans le pays, couvrant 89 projets. En 2025 seule, elle a mobilisé plus de 400 millions d’euros de financements, ciblant l’énergie, l’eau, les transports, les phosphates et les PME.  Impressionnant, non ?
Sauf qu’il convient de lire la ligne en petits caractères que les communiqués officiels omettent systématiquement : ces financements sont, pour leur quasi-totalité, des prêts. Pas de dons…
Des prêts souverains, garantis par l’État tunisien, remboursables avec intérêts, sur des échéances qui courent sur quinze, dix-huit, parfois vingt ans. Le seul accord ELMED 2, signé en janvier 2026 pour 43 millions d’euros, sera remboursé sur dix-huit ans, avec cinq années de grâce  — ce qui signifie que des Tunisiens qui n’ont pas encore voté paieront cette facture. À quels taux, on le sait pas.
La coopération ne doit pas rimer avec endettement. Cette phrase simple mérite d’être gravée dans le marbre de chaque salle de réunion où des officiels tunisiens signent des “accords de partenariat”. La BERD a approuvé en février 2026 sa “Stratégie Tunisie 2026-2031”  — six ans de financements planifiés, six ans d’engagements supplémentaires qui viendront s’ajouter à une dette publique qui dépasse déjà 157 milliards de dinars. La stratégie a été adoptée à Francfort. Elle sera remboursée à Tunis.
Ce n’est pas une critique de la BERD. C’est une institution sérieuse, aux taux raisonnables, dont les projets ont une utilité réelle. Mais c’est précisément parce que la relation est sérieuse qu’elle mérite un discours sérieux — et pas seulement des photos de réunion à Nairobi.
Les Tunisiens ont le droit de savoir. Voici donc cinq demandes de clarification que la cheffe du gouvernement devrait satisfaire, carte sur table, à son retour.
Clarification 1 — Quel est le montant total des engagements contractés à Nairobi ? La stratégie BERD 2026-2031 prévoit des financements sur six ans. Combien de milliards ? À quels taux ? Avec quelles conditionnalités sur les réformes à mener ? Les Tunisiens financent ces dettes — ils méritent d’en connaître le chiffre avant, pas après.
Clarification 2 — Quelle est la part de dons versus prêts dans le portefeuille BERD-Tunisie ? Le projet ELMED, dans son ensemble, coûte plus d’un milliard d’euros, financé “à travers des dons et des prêts”  — mais dans quelles proportions exactement ? Le mot “dons” dans les communiqués officiels crée une illusion de générosité qu’il faut systématiquement quantifier.
Clarification 3 — Quels sont les conditionnalités et les réformes exigées ? La présidente de la BERD a salué “la convergence des priorités tunisiennes” avec les axes d’intervention de la Banque, notamment “la gouvernance des entreprises publiques”.  Traduction : la BERD attend des réformes structurelles en contrepartie de ses financements — privatisations partielles, restructurations tarifaires, ouverture au secteur privé. Lesquelles exactement ? Le Parlement tunisien a-t-il été consulté ?
Clarification 4 — ELMED profite-t-il à la Tunisie ou surtout à l’Europe ? Le câble sous-marin entre Tunis et la Sicile est présenté comme une “souveraineté énergétique”. Mais il permettra surtout à la Tunisie d’exporter de l’électricité solaire — produite avec des équipements européens, financée par des prêts européens — vers des consommateurs italiens. Qui capte la valeur ajoutée ? Quelle garantie que les tarifs d’exportation couvriront le coût du capital investi ?
Clarification 5 — Pourquoi une cheffe de gouvernement et non un ministre technique ? Un accord de financement sectoriel avec une banque de développement relève normalement des ministères de l’Économie ou de l’Énergie. Envoyer la cheffe du gouvernement à Nairobi pour cette réunion BERD signifie soit que les enjeux dépassent le cadre sectoriel habituel — ce qui mérite explication — soit qu’il s’agit d’une mise en scène diplomatique dont le peuple tunisien paie le billet d’avion sans en connaître la partition.
La coopération internationale est indispensable à la Tunisie. Personne ne le conteste. Mais la coopération sans transparence est de la subordination maquillée en partenariat. Et le souverainisme, cet étendard brandi quotidiennement par Carthage, sonne creux quand la stratégie de développement nationale est approuvée à Francfort, en février, sans que les Tunisiens n’en aient entendu parler.
Madame la Cheffe du gouvernement, vous êtes à Nairobi. C’est bien. Donnez-nous plus d’informations sur vos engagements au nom de la Tunisie, et à quel taux ?
Donnez-nous des explications, des chiffres sur les taux d’intérêts, sur les conditionnalités implicites. Les photos, on en veut moins.
Moktar Lamari
Sources : Gnet News — Réunion Zenzri-BERD Nairobi (11 mai 2026) ; La Presse de Tunisie — Partenariat Tunisie-BERD (11 mai 2026) ; Webdo — Accord ELMED 2 BERD 43 millions d’euros (janvier 2026) ; Managers.tn — ELMED 2, 145 millions de dinars (janvier 2026) ; African Manager — ARP/accords BERD-BIRD-KFW ELMED (mai 2024) ; Ilboursa — Prêt BERD STEG ELMED (octobre 2023).

