Les scandales énergétiques en Tunisie : omerta de l’État, errata des médias

Il y a des pays qui gèrent leurs crises énergétiques à la lumière du jour, avec des débats publics informés, des documents accessibles, des expertises contradictoires et une presse qui fouille. Et puis il y a la Tunisie, qui gère les siennes en pleine nuit — littéralement. La ministre de l’Énergie a été limogée en milieu de nuit, sans communiqué préalable, sans explication publique, sans même la courtoisie d’un point de presse le lendemain matin.

Un poste aussi stratégique que celui de ministre de l’Énergie, dans un pays qui importe massivement ses hydrocarbures, qui subventionne à bout de souffle ses produits pétroliers, qui négocie des mégaprojets solaires avec des entreprises étrangères dans l’opacité la plus totale — et son titulaire disparaît comme une entrée de blog supprimée.

Pas de raison officielle. Pas de bilan. Pas de cap annoncé pour le successeur. Juste le silence, ce grand art tunisien de gouverner par l’absence.

Pendant ce temps, au Parlement, on s’agite. Les députés débattent — parfois avec véhémence, souvent avec confusion — de projets énergétiques colossaux confiés en urgence à des entreprises étrangères, sans appels d’offres transparents, sans études d’impact rendues publiques, sans évaluation ex ante digne de ce nom.

On vote sur des engagements dont on ne connaît ni les termes réels des contrats, ni les garanties offertes, ni les mécanismes de révision en cas de litige. Des députés qui, pour la plupart, ne savent pas distinguer un kilowatt-crête d’un kilowattheure, une durée de vie contractuelle d’un panneau photovoltaïque de sa durée de vie réelle sur le terrain tunisien — entre poussière saharienne, chaleur extrême et maintenance aléatoire —, délibèrent sur des engagements qui engageront le pays pour vingt, trente, quarante ans.

C’est le parlement du royaume des aveugles en train de dessiner la carte du territoire.

Et voilà que surgit, dans ce tableau déjà sombre, le cas Synergy Energy. Cette entreprise étrangère a engagé contre la Tunisie une procédure d’arbitrage international dont les enjeux financiers pourraient frôler le milliard de dollars. Un milliard. Dans un pays dont les réserves de change peinent à couvrir quatre-vingt-dix jours d’importations, dont le budget est structurellement déficitaire, dont la dette souveraine est notée Caa1 par Moody’s.

Les griefs de Synergy Energy visent l’État tunisien, l’ETAP — Entreprise Tunisienne d’Activités Pétrolières — et plusieurs ministères, pour des manquements contractuels, des décisions unilatérales et une gestion des engagements qui confine à l’incompétence institutionnalisée.

Le choc énergétique mondial, avec la flambée des cours du pétrole consécutive à la fermeture du Détroit de Hormuz, ne fait qu’aggraver l’exposition tunisienne : les arguments des compagnies lésées se renforcent mécaniquement quand les cours s’envolent, car le manque à gagner qu’elles invoquent devient plus facile à chiffrer et plus difficile à contester.

Ce procès devrait être la une de tous les journaux économiques tunisiens. Il devrait mobiliser les économistes, les juristes, les ingénieurs pétroliers. Il devrait susciter des questions parlementaires précises, des auditions publiques, des demandes de documents. Il ne suscite rien de tout cela. Pourquoi ? Parce que l’omerta règne.

Parce que les documents de procédure sont en anglais, dans des bases de données d’arbitrage international que personne dans la presse tunisienne n’a les moyens — ou la volonté — d’acheter en devises.

Parce que comprendre un dossier d’arbitrage CIRDI requiert des compétences croisées en droit international des investissements, en ingénierie pétrolière et en finance des matières premières que ni les rédactions, ni les think-tanks locaux, ni les économistes médiatiques tunisiens ne maîtrisent collectivement.

Alors on parle à côté. On glose sur des généralités. On confond la durée de vie nominale d’un puits de pétrole — vingt à trente ans dans les manuels — avec sa durée de vie effective dans un bassin vieillissant comme celui de Borj El Khadra ou de Miskar, où les taux de déclin naturel dépassent 15% par an et où chaque baril supplémentaire coûte exponentiellement plus cher à extraire.

On ignore que la durée de vie utile d’un panneau photovoltaïque, garantie vingt-cinq ans par le fabricant, se réduit à quinze ou dix-huit ans dans les conditions réelles tunisiennes sans maintenance sérieuse — et que cette différence de dix ans dans l’évaluation ex ante d’un mégaprojet solaire change radicalement le taux de rentabilité interne, les garanties demandées, les pénalités contractuelles applicables.

On ignore que les câbles de transport à haute tension ont des durées de vie et des coûts de remplacement qui doivent figurer dans tout modèle financier sérieux d’infrastructure énergétique — et que les omettre revient à construire un budget sur du sable.

Cette ignorance n’est pas neutre.

Elle a un coût. Elle permet aux gouvernements successifs de signer n’importe quoi, de renégocier n’importe comment, et de laisser la facture à la génération suivante. Elle permet aux partenaires étrangers — qui, eux, arrivent avec des équipes d’ingénieurs, de juristes et de financiers rompus à l’évaluation ex ante des risques — de dicter leurs conditions à des interlocuteurs démunis. Elle permet, en fin de compte, qu’un procès à un milliard de dollars se prépare dans l’ombre pendant que les médias tunisiens débattent de la coiffure de la ministre limogée.

Le choc énergétique mondial de 2026 aurait pu être un électrochoc salutaire pour forcer enfin ce débat en pleine lumière. La fermeture du Détroit de Hormuz, la flambée des prix du brut, la pression sur les subventions, la saison touristique qui approche avec ses six millions de visiteurs et sa demande électrique explosive — tout cela convergeait pour rendre inévitable une conversation publique sérieuse sur la politique énergétique tunisienne.

Cette conversation n’a pas eu lieu. À sa place : un limogeage nocturne, un parlement qui improvise, des médias qui reproduisent les communiqués officiels, et des économistes qui commentent sans comprendre.

Voici les cinq erreurs majeures que médias et élites politiques tunisiennes commettent systématiquement sur les dossiers énergétiques, et pour lesquelles un mea culpa collectif s’impose.

Première erreur : confondre prix administré et coût d’opportunité. Parler du prix de l’énergie en Tunisie sans jamais mentionner le coût réel d’approvisionnement, la subvention implicite, et l’écart entre les deux, c’est informer à moitié — ce qui est une façon polie de désinformer entièrement.

Deuxième erreur : ignorer l’évaluation ex ante. Commenter des mégaprojets énergétiques sans jamais interroger les hypothèses de base — durée de vie des équipements, taux d’actualisation, scénarios de prix, risques géologiques — revient à juger un procès sans avoir lu l’acte d’accusation.

Troisième erreur : l’allergie aux sources primaires payantes. Une rédaction économique sérieuse achète des rapports. Elle souscrit à des bases de données. Elle paie pour accéder aux documents d’arbitrage international. Ne pas le faire par manque de budget est compréhensible. Ne pas le faire par manque de volonté est inexcusable. En Tunisie, c’est souvent les deux.

Quatrième erreur : le commentaire sans contradictoire. Les plateaux tunisiens invitent les mêmes économistes, qui répètent les mêmes formules, sans jamais confronter leurs affirmations aux données réelles, aux contrats signés, aux expertises techniques indépendantes. C’est du théâtre analytique, pas du journalisme économique.

Cinquième erreur : l’omerta par confort. Ne pas couvrir le procès Synergy Energy, ne pas questionner les conditions d’attribution des contrats solaires, ne pas demander les études d’impact — ce n’est pas de la neutralité. C’est de la complicité passive avec une gouvernance opaque. Le citoyen tunisien mérite mieux. Il mérite une presse qui lui dise ce que le gouvernement lui cache, pas une presse qui lui cache ce que le gouvernement lui dit.

Le mea culpa n’est pas une punition. C’est le point de départ d’une crédibilité retrouvée. Et dans un pays où l’énergie est à la fois une bombe budgétaire, un enjeu de souveraineté et une source de procès milliardaires, la crédibilité du débat public n’est pas un luxe intellectuel. C’est un impératif national.

Moktar Lamari ,E4T