Tunisie : les cinq contradictions des hausses salariales annoncées par le gouvernement

Hier, le gouvernement tunisien a annoncé, avec le sérieux théâtral des communiqués et sans chiffres, une augmentation salariale pour les travailleurs, y compris les retraités. Magnifique. Une hausse sans montant, sans barème, sans négociation syndicale, sans signature sociale, sans même la politesse institutionnelle de consulter l’UGTT, pourtant censée discuter ces augmentations à la virgule près.

Une augmentation salariale en mode surprise, comme un tirage de loterie administrative.

Alors que l’économie est exsangue et la croissance atone, incapable de financer l’investissement ou de créer de l’emploi.

En une seule annonce, l’État fait d’une pierre deux coups : il neutralise l’UGTT en la transformant de partenaire social en spectatrice inutile, et il tente d’acheter la paix sociale avec de l’argent qu’il ne produit pas.

C’est du keynésianisme sans Keynes, du social sans production, du salaire sans productivité : autrement dit, de la poésie budgétaire.

Le problème n’est pas moral. Il est mathématique.

Le Cahier de la Productivité n°5 de l’Institut Tunisien de la Compétitivité et des Études Quantitatives (ITCEQ), publié en avril 2023 par Monji Ben Chaâben, est implacable : la Tunisie vit depuis plus de dix ans une dégradation continue de sa productivité, de son investissement et de sa compétitivité .

Le PIB réel croissait encore de 4,2 % entre 2007 et 2010 ; il tombe à 1,6 % entre 2011 et 2015, puis à -0,3 % entre 2016 et 2020, avant un maigre 2,8 % sur 2021-2023 . En clair : le moteur cale, mais on distribue des primes au chauffeur.

Première contradiction : on augmente les salaires alors que la productivité du travail ralentit ou recule.

L’ITCEQ montre que la productivité totale des facteurs de l’ensemble de l’économie, qui mesure l’efficacité réelle du système productif, tombe à seulement 0,4 % sur 2011-2015, puis à -0,8 % sur 2016-2020 . Autrement dit, l’économie tunisienne produit moins bien, moins efficacement, avec plus de rigidités. Mais l’État répond : augmentons les salaires. C’est comme offrir un turbo à une voiture sans moteur.

Deuxième contradiction : on prétend défendre le pouvoir d’achat en détruisant la compétitivité.

Le salaire n’est pas une récompense divine ; il est financé par la valeur ajoutée. Dans les activités non marchandes — l’administration notamment — le revenu du travail représente 82,6 % de la valeur ajoutée sur 2021-2023 . Dans l’ensemble de l’économie, ce ratio dépasse 60 % . Cela signifie qu’une part énorme de la richesse créée est absorbée par la masse salariale avant même d’investir, d’innover ou d’exporter. On mange la semence et on s’étonne de ne pas récolter.

Troisième contradiction : on augmente les salaires alors que l’investissement s’effondre.

Le taux d’investissement était de 30 % du PIB à la fin des années 1970. Il n’est plus que de 16,2 % sur 2021-2023 . Voilà le vrai scandale. Une économie qui n’investit plus est une économie qui renonce. On préfère distribuer du revenu immédiat plutôt que fabriquer de la capacité future. La Tunisie pratique désormais la politique du couscous sans blé : servir aujourd’hui ce qu’on n’a pas semé hier.

Quatrième contradiction : on parle de justice sociale en aggravant l’injustice intergénérationnelle.

Les retraités aussi auront leur augmentation. Très bien. Mais qui paiera ? Une jeunesse sous-employée, une base productive atrophiée, une fiscalité asphyxiante et une dette qui a explosé. La dette extérieure MLT atteignait 66,1 % du PIB sur 2016-2020. Nous finançons le présent en hypothéquant l’avenir. Les jeunes héritent non d’un patrimoine, mais d’une facture.

Cinquième contradiction : on confond État social et État distributeur.

Un État social investit dans l’école, la santé, la formation, la logistique, la justice économique. Un État distributeur annonce des hausses de salaires à la télévision. Le premier construit ; le second improvise. Le premier réforme ; le second compense. Le premier gouverne ; le second fait de la plomberie électorale.

Pendant ce temps, le monde avance.

Le PIB par habitant tunisien reste coincé autour de 4 000 à 4 500 dollars selon les années récentes. Le Maroc progresse autour de 4 000–4 500 dollars aussi, mais avec une dynamique industrielle et exportatrice plus cohérente. La France dépasse 40 000 dollars. Israël dépasse 50 000 dollars. Le Qatar navigue au-delà de 70 000 dollars. La comparaison n’est pas humiliante parce qu’ils sont riches ; elle l’est parce qu’ils l’ont compris : les salaires suivent la productivité, ils ne la remplacent pas.

Israël n’a pas construit son revenu par habitant avec des communiqués ministériels et des hausses paramétriques. Il l’a construit avec innovation, capital humain, exportation technologique et discipline productive. La France protège son modèle social parce qu’elle produit. Le Qatar distribue parce qu’il encaisse. La Tunisie, elle, distribue parce qu’elle espère.

Espérer n’est pas une politique économique.

Et l’UGTT dans tout cela ? La voilà réduite à commenter une augmentation qu’elle n’a ni négociée ni calibrée. Le gouvernement lui retire sa fonction centrale : transformer le conflit social en compromis chiffré. On ne dialogue plus ; on notifie. On ne négocie plus ; on annonce. L’UGTT n’est plus un acteur, elle devient une note de bas de page.

C’est « habile » politiquement. C’est désastreux économiquement.

Car lorsqu’un État cesse de lier salaire, productivité et compétitivité, il ne protège pas les travailleurs : il prépare leur déclassement. Il transforme l’augmentation d’aujourd’hui en inflation de demain, puis en dévaluation, puis en austérité.

Le pays n’a pas besoin d’un bonus salarial flou. Il a besoin d’une vérité brutale : on ne partage durablement que ce qu’on produit durablement.

Sinon, ce ne sont pas des augmentations de salaires. Ce sont des avances sur une dette de plus en plus insoutenable, intenable.

Et la Tunisie commence à connaître ce métier par cœur.

Moktar Lamari , Economics for Tunisia, E4T