Pourquoi donc le gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie a-t-il été convoqué coup sur coup par Kaïs Saïed puis par la cheffe du gouvernement ? La question n’est pas anodine. Elle sent la nervosité d’un pouvoir face à un système bancaire qui, sous ses airs austères, ressemble de plus en plus à une cocotte-minute. Et pour cause : le dernier rapport de BMI Fitch Solutions, intitulé “Tunisia Banking Report – April 2026: Forecasts to 2035”, publié ce 30 avril 2026 (environ 70 pages), dresse un diagnostic clinique… et inquiétant.
Surchauffe inquiétante
Le système bancaire tunisien, c’est une vingtaine de banques (publiques, privées et mixtes), plusieurs dizaines de milliers d’employés, et un poids colossal : les actifs bancaires dépassent 100 % du PIB (104 % en 2025). Autrement dit, la banque n’est pas un secteur, c’est le système nerveux de l’économie.
Mais voilà : ce système nerveux souffre de troubles chroniques… et la Banque centrale semble pratiquer davantage l’homéopathie que la chirurgie.
Premier symptôme : une surchauffe du crédit mal financé. Le rapport souligne un ratio prêts/dépôts (LDR) de 139,5 % en décembre 2025 — un niveau « très élevé » comparé aux standards régionaux.  Traduction : les banques prêtent beaucoup plus qu’elles ne collectent. Elles jouent avec l’effet de levier comme un funambule sans filet. Et pourtant, paradoxalement, la croissance du crédit reste anémique (3,0 % à 3,2 %). On prête trop… mais pas assez à l’économie productive. Cherchez l’erreur.
Des banques et des banquiers d’État
Deuxième symptôme : une addiction à l’État. Les banques tunisiennes ont trouvé un client idéal : le Trésor public. Sans négociation, sans risque apparent, avec rendement garanti. Résultat : la part des titres publics dans les bilans a explosé, passant de 10,6 % à 18,8 % des actifs entre 2020 et 2025.  Le crédit au secteur privé, lui, devient une variable d’ajustement. L’économie réelle attend, l’État se sert. C’est le syndrome du « banquier de l’État », ou comment transformer le système bancaire en annexe du ministère des Finances.
Troisième symptôme : une qualité d’actifs dégradée. Le rapport est clair : plusieurs grandes banques affichent des taux de créances douteuses supérieurs à 10 %.  C’est énorme. Cela signifie que le crédit distribué hier devient le poison d’aujourd’hui. Et la Banque centrale ? Elle regarde, régule à la marge, mais n’impose pas de réforme structurelle profonde.
Opacité inquiétante
Quatrième symptôme : une opacité inquiétante. Les plus grandes banques ne publient même pas leurs ratios de solvabilité complets.  On est donc dans un système où l’on pilote à vue… dans le brouillard. Et pendant ce temps, les normes internationales (Bâle III) restent une promesse lointaine.
Cinquième symptôme — et non des moindres : la défiance des épargnants. Officiellement, les dépôts augmentent. Mais officieusement, une large part de l’épargne échappe au système bancaire. Pourquoi ? Parce que beaucoup de Tunisiens préfèrent garder leur argent en liquide, dans l’immobilier informel, ou dans des circuits parallèles jugés plus rentables… ou plus sûrs. Le rapport évoque d’ailleurs le manque d’alternatives d’épargne formelles comme facteur de croissance des dépôts.  Ce n’est pas une preuve de confiance, c’est une absence de choix.
Alors oui, la question mérite d’être posée : le système informel est-il devenu plus attractif que la banque ? Quand les taux réels sont faibles, que l’inflation grignote, et que la confiance s’effrite, la réponse devient évidente… et inquiétante.
Ajoutez à cela un indicateur global de risque bancaire (BIRI) à près de 60 pour la Tunisie — un niveau élevé dans la région MENA — et vous obtenez un cocktail instable. Le système n’est pas en crise… mais il est structurellement vulnérable.
Bombes à retardement
Les cinq bombes à retardement sont donc là, bien visibles :
1. Surendettement bancaire (LDR élevé)
2. Dépendance excessive à l’État
3. Mauvaise qualité des crédits
4. Opacité et retard réglementaire
5. Défiance croissante des épargnants
Et la Banque centrale dans tout ça ? Elle oscille entre prudence excessive et interventionnisme timide. Elle baisse les taux, mais l’investissement ne suit pas. Elle encadre les banques, mais sans les contraindre réellement. Elle supervise… mais sans transformer.
Pendant ce temps, le choc énergétique pointe à l’horizon. Le rapport prévient : une hausse durable des prix du pétrole pèserait sur les finances publiques et, par ricochet, sur les banques.  Plus de déficit → plus de dette → plus de pression sur les banques → moins de crédit au privé. Le cercle vicieux parfait.
Face à cela, cinq urgences s’imposent :
* Réduire la dépendance des banques au financement de l’État
* Nettoyer les bilans des créances douteuses
* Accélérer la transparence et l’adoption des normes internationales
* Réorienter le crédit vers l’investissement productif
* Restaurer la confiance des épargnants par des produits attractifs et sécurisés
Sinon, la Tunisie risque de rester dans une économie de « circulation monétaire sans création de valeur ». Une économie où l’argent tourne… mais ne produit pas.
En somme, la gouvernance actuelle de la Banque centrale ressemble à un médecin qui stabilise un patient chronique sans jamais traiter la maladie. On évite l’arrêt cardiaque, certes. Mais on ne soigne pas le cœur.
Et c’est peut-être cela, au fond, la vraie raison des convocations politiques : quand la banque ne finance plus l’avenir, elle finit par inquiéter le présent.
Moktar Lamari , E4T 30 avril 2026

