Tunisie : quand la mal-gouvernance économique agit comme stérilet contraceptif

Le Financial Times vient de publier une enquête démographique mondiale qui fait froid dans le dos. Le titre est sobre, le constat est brutal : le glissement de terrain démographique qui définit notre époque accélère, et il n’épargne plus personne. Pas les riches, pas les pauvres, pas les musulmans, pas les laïcs, pas les Asiatiques, pas les Africains. Et certainement pas les Tunisiens.

Vieillir avant de s’enrichir

L’article cite nommément la Tunisie dans une liste qui donne le vertige : depuis 2023, le taux de natalité tunisien est passé en dessous de celui des États-Unis. Aux côtés du Mexique, du Brésil, de l’Iran et du Sri Lanka, la Tunisie rejoint le club des pays qui vieillissent avant de s’enrichir. La formule du FT est impitoyable : “Lower- and middle-income countries are now getting old before they get rich.” Vieillir avant de s’enrichir. C’est exactement le destin que les gouvernements successifs depuis 2011 ont préparé à la Tunisie, sans le dire, sans le voir, ou pire — en le voyant sans réagir.

Le graphique qui condamne une génération

L’enquête du Financial Times ( FT ) présente un graphique saisissant qui superpose, pays par pays, le déclin des naissances et l’adoption massive des smartphones. La corrélation est troublante : dans chaque pays, le taux de natalité a plongé précisément au moment où les téléphones intelligents ont atteint une masse critique d’utilisateurs. Aux États-Unis et en Australie, le décrochage commence en 2007 — année de lancement de l’iPhone. En France et en Pologne, vers 2009. Au Mexique et en Indonésie, vers 2012. En Iran et en Égypte, vers 2015.

La Tunisie suit exactement cette courbe. La 3G s’est déployée massivement entre 2012 et 2014. La 4G a suivi. TikTok, Instagram, YouTube ont colonisé les téléphones des jeunes Tunisiens avec la même brutalité silencieuse qu’ailleurs. Et les naissances ont suivi la même trajectoire descendante qu’en Corée du Sud, qu’au Japon, qu’au Portugal — avec une différence fondamentale : ces pays ont des systèmes de retraite, des filets sociaux, des économies capables d’absorber le choc. La Tunisie, elle, n’a rien de tout cela en ordre de marche.

Moins de couples, moins d’enfants : la double peine en Tunisie

Le FT établit une distinction cruciale que les démographes tunisiens devraient afficher en lettres capitales dans les couloirs du ministère de la Santé : ce n’est plus que les couples font moins d’enfants. C’est qu’il y a de moins en moins de couples tout court. Le célibat prolongé, la solitude choisie ou subie, le mariage repoussé indéfiniment — voilà le moteur principal du déclin des naissances dans le monde. Et en Tunisie, ce moteur tourne à plein régime, alimenté par une double panne : la panne économique et la panne du sens.

Un jeune Tunisien de 28 ans en 2025 a vécu toute sa vie sous le signe de la crise. Il a fait sa révolution en 2011, plein d’espoir. Il a regardé défiler onze gouvernements en quatorze ans — onze équipes qui ont promis la dignité, la liberté, le développement, et qui ont livré l’inflation, le chômage, la pénurie et la corruption. Son salaire minimum est de 600 dinars.

Un appartement décent à louer à Tunis coûte entre 800 et 1200 dinars par mois. Faire un enfant dans ces conditions relève moins d’un projet de vie que d’un acte de foi irrationnel.

Le FT cite le démographe Lyman Stone : pour trouver un partenaire de vie, il faut rencontrer beaucoup de monde. Si l’on socialise de moins en moins en personne, on trouve de moins en moins facilement. Or en Tunisie, les espaces de socialisation saine se sont effondrés en même temps que l’économie : les clubs sportifs sans budget, les associations étranglées, les quartiers sans infrastructure culturelle, les cafés qui ne restent que des refuges masculins.

La mal gouvernance comme contraceptif

Le jeune Tunisien se réfugie sur Instagram, où il compare sa réalité à des vies filtrées et idéalisées — les siennes restent ternes, précaires, sans perspective.

La mal-gouvernance comme contraceptif collectif

Soyons précis, parce que les chiffres l’exigent. En 2010, le taux de fécondité tunisien était encore à 2,1 enfants par femme — exactement le seuil de renouvellement des générations. Aujourd’hui, il est tombé sous 1,8 et la tendance est à la poursuite du déclin.

Le rapport BMI/Fitch Solutions de mai 2026 sur le secteur alimentaire tunisien prévoit une population de 12,7 millions d’habitants en 2025, avec une croissance démographique qui ralentit inexorablement. D’ici 2050, les projections des Nations Unies dessinent une Tunisie à population stagnante, avec une pyramide des âges renversée : peu de jeunes, beaucoup de vieux, et une caisse de retraite CNSS qui ressemble déjà à un tonneau des Danaïdes.

Qui porte la responsabilité de cette trajectoire ? Le FT note sobrement que les gouvernements des pays riches ont triplé en quarante ans leurs dépenses per capita pour soutenir la natalité — allocations familiales, crèches subventionnées, congés parentaux — et que les taux de natalité ont continué de baisser quand même. Mais au moins, ces gouvernements ont essayé. Ils ont mesuré, documenté, débattu, agi.

En Tunisie depuis 2011 ? Pas une politique démographique cohérente. Pas un plan national de natalité. Pas un débat parlementaire sérieux sur le déclin des naissances. Les gouvernements successifs — de la Troïka à Nidaa Tounes, de Chahed à Mechichi, jusqu’à la concentration du pouvoir actuelle — ont géré l’urgence permanente sans jamais regarder l’horizon.

L’horizon, c’est une Tunisie qui rétrécit, qui vieillit, et qui n’a pas les moyens de payer ses retraites dans vingt ans.

Le téléphone intelligent dans une économie qui ne l’est pas

Le chercheur Stanford Alice Evans, citée par le FT, décrit ce qu’elle appelle le “cultural leapfrogging” : Instagram et TikTok permettent aux jeunes femmes du monde entier de contourner les autorités traditionnelles, d’élever leurs attentes pour un partenaire de vie d’une manière que leurs homologues masculins ne sont souvent pas prêts à satisfaire. Le résultat : une fracture idéologique entre jeunes hommes et jeunes femmes, plus de célibataires, moins de couples, moins de naissances.

En Tunisie, cette fracture est amplifiée par une dimension supplémentaire : l’émigration. Les jeunes Tunisiennes les plus éduquées, les plus ambitieuses, les plus connectées au monde — celles que l’application Evans décrit — choisissent de plus en plus entre deux options : rester célibataires dans un pays qui ne leur offre pas les partenaires ni les conditions de vie qu’elles méritent, ou partir.

Les harragas ne sont pas que des jeunes hommes qui traversent la Méditerranée sur des embarcations de fortune. Il y a aussi une fuite silencieuse, légale, diplômée, féminine — qui vide le pays de sa capacité reproductive autant que de son capital humain.

Sonner l’alarme, enfin

Le FT conclut son enquête par une note d’humilité collective : il n’y a pas de solution miracle. On ne peut pas désinventer le smartphone. On peut en revanche construire des logements abordables pour les jeunes couples, verser des allocations natalistes suffisamment généreuses pour peser sur les décisions, reconstruire des espaces de socialisation en personne, réguler les effets les plus toxiques des réseaux sociaux sur le bien-être des jeunes.

Tout cela suppose un État qui voit, qui pense, qui planifie et qui agit. Un État qui mesure le déclin démographique non pas comme une statistique abstraite, mais comme une urgence nationale de premier ordre — au même titre que la dette souveraine ou les réserves en devises.

La Tunisie post-2011 est stérilisée par la malgouvernance d’État ?

La question mérite d’être posée — haut et fort, et sans faux-semblants.

Une nation qui ne fait plus d’enfants est une nation qui a cessé de croire en son avenir. Et une nation dont les gouvernants n’ont pas remarqué qu’elle avait cessé de croire — c’est une nation dont les gouvernants ont cessé de bien-gouverner.

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