25 juillet.
Dans les livres d’histoire, la date brille encore comme une pièce de monnaie oubliée au fond d’une poche. Dans la réalité, elle porte les empreintes des mains qui l’ont saisie, tordue, brandie, parfois trahie.
La République tunisienne est née d’une promesse. Une de ces promesses que les peuples gravent dans la pierre avant de découvrir que la pierre elle-même finit par se fissurer.
Le calendrier tunisien appelle cela la Fête de la République. Une journée de drapeaux, de discours et de souvenirs soigneusement repassés pour l’occasion.
La République.
Un mot magnifique. Comme « liberté », « justice » ou « dignité ». Des mots qui vieillissent mal sous le soleil du pouvoir. Ils se craquellent, se décolorent, puis finissent souvent accrochés aux murs des administrations comme des portraits de famille dont plus personne ne connaît vraiment l’histoire.
En 1957, la Tunisie enterrait une monarchie et donnait naissance à une République. Une naissance célébrée comme une délivrance. Le peuple regardait l’horizon. Il croyait apercevoir l’avenir. Il ne savait pas encore que l’avenir avait parfois le visage de nouveaux maîtres.
Alors les décennies ont passé.
Les présidents se sont succédé avec cette étrange régularité des régimes qui prétendent parler au nom du peuple tout en se méfiant profondément de lui. Les constitutions ont changé. Les slogans aussi. Les portraits sur les murs ont été remplacés. Les regards, eux, sont restés les mêmes.
Toujours cette vieille question qui rôde dans les rues, dans les cafés, dans les familles :
Qui sert qui ?
Le pouvoir sert-il la République ou la République sert-elle le pouvoir ?
Le 25 juillet revient chaque année avec son parfum de cérémonie officielle. Les fanfares jouent. Les communiqués pleuvent. Les experts dissèquent l’Histoire sur les plateaux de télévision. Chacun récite son rôle avec application.
Et pendant ce temps, la République observe.
Silencieuse.
Comme une vieille femme assise dans l’ombre, témoin de toutes les métamorphoses. Elle a vu les promesses devenir des slogans. Les slogans devenir des dogmes. Les dogmes devenir des ruines. Elle a vu les foules acclamer les hommes providentiels avant de découvrir qu’aucun homme ne sauve un pays de lui-même.
Car la République n’est pas un président. Ni un parti. Ni une institution.
C’est une idée.
Une idée terriblement exigeante.
Une idée qui rappelle à ceux qui gouvernent qu’ils ne sont que de passage.
Une idée qui murmure aux citoyens que la liberté ne se délègue pas.
Une idée qui survit aux statues, aux uniformes, aux portraits géants et aux discours interminables.
Une idée que nul homme n’est assez grand pour posséder une nation.
Et qu’aucune nation n’est condamnée à courber l’échine éternellement.
Alors, en ce 25 juillet, la Tunisie célèbre peut-être moins ce qu’elle est devenue que ce qu’elle cherche encore à devenir.
Car les nations, comme les hommes, passent leur existence à courir après leur propre promesse.
Et les plus tragiques ne sont pas celles qui échouent.
Ce sont celles qui finissent par oublier qu’elles avaient promis quelque chose.
Tarak Amira

