Convocation de l’ambassadeur de France : quand la Tunisie singe l’Algérie

En accusant la France « d’inciter à la haine » via ses médias, Carthage s’aligne sur la politique algérienne à l’égard des journalistes français. Contacté par « Le Point », l’ancien président Moncef Marzouki dénonce un climat pire que sous Ben Ali.

Àignorer ! » cingle Moncef Marzouki. Contacté par Le Point, l’ancien président de la république (2011-2014) démocratiquement élu ajoute : « c’est du théâtre, du mauvais théâtre dont personne n’est dupe, les Tunisiens en premier lieu. » L’ex-chef d’État réagit à la décision prise par les autorités tunisiennes de convoquer l’ambassadrice de France à Tunis à la suite de la diffusion d’un reportage de France 24 dans lequel il apparaît. « Même aux pires moments de Ben Ali ce n’était pas arrivé », poursuit-il.

Le communiqué publié à l’aube de la nuit est d’une rare virulence : outre de « vives protestations », le régime tunisien accuse la France d’être « dans une démarche d’ingérence inacceptable », pointe la « répétition délibérée de telles pratiques sur des médias publics français, utilisés pour diffuser des contenus incitant à la haine et contenant des allégations mensongères à l’encontre de l’État tunisien ».

« On croirait lire un communiqué de la présidence algérienne », explique sous le boisseau un diplomate. « C’est soit du copier-coller, soit rédigé par un factotum du régime algérien. » L’objet de ce courroux ? Le fait qu’il ait répondu aux questions de France 24 – de la même façon qu’il l’avait fait notamment au Point le 28 mai dernier.

Constant dans ses propos, il juge la présidence de Kaïs Saïed « illégitime, illégale, inefficace ». Condamné à plus de quarante de prison ferme par contumace, réfugié en France comme il le fut sous la dictature Ben Ali, Moncef Marzouki est une des fixations du régime tunisien, une de ses bêtes noires. Il fut le premier condamné politique avec retrait de son passeport diplomatique.

« Un régime à bout de souffle et d’arguments »

Moncef Marzouki juge que « le régime de Saïed est dans une position extrêmement difficile avec les coupures d’électricité et d’eau qui provoquent la colère des Tunisiens, il est désormais sur un siège éjectable. » « La situation me rappelle celle de 2010, juste avant la révolution, quand la situation économique et sociale n’était plus tenable » poursuit-il. Résultat, « le système n’a pas d’autres solutions que de dire depuis des années que c’est la faute de Marzouki, Ghannouchi [président du parti islamiste Ennahdha, président de l’Assemblée des représentants du peuple de 2019 jusqu’au coup d’État du 25 juillet 2021, NDLR]… Mais plus personne ne croit à ça ».

« J’appelle les Tunisiens à sortir dans la rue, je sais qu’ils ne le feront pas pour demander la démocratie mais pour des motifs sociaux », dit-il. D’après lui, c’est une question de temps, « les soutiens de Saïed, l’Algérie au premier plan, savent que sa crédibilité est à zéro et qu’il faut le remplacer ». Il privilégie le scénario d’un « Ben Ali 2 », un Saïed bis sans les dérapages verbaux.

En convoquant l’ambassadrice de France, le palais de Carthage crée un précédent. Il tente un conflit avec l’un de ses premiers partenaires commerciaux, un employeur important du pays, accusant « la responsabilité morale de l’État français » qui serait derrière tous les articles qui paraissent en France sur la Tunisie. La rengaine est connue, Alger la pratique depuis des décennies, accusant l’Élysée où le Quai d’Orsay d’être les instigateurs de tout reportage critique diffusé sur les médias publics français. Comme si le fonctionnement des médias de leur pays – aux ordres sinon case prison – était aussi celui de la France. Un jeu de dupes, les élites algériennes connaissant le fonctionnement démocratique français, destiné à l’opinion algérienne.

Depuis l’arrivée de Kaïs Saïed, Tunis a brisé nette sa légendaire neutralité pour épouser les combats algériens, s’opposant à un Sahara occidental marocain, estimant les instances internationales (FMI & Co) illégitimes, affichant sa sympathie pour le régime iranien, Moscou et Pékin. Alors que le pays traverse une crise énergétique d’une ampleur inédite, sa dépendance au gaz et l’électricité algériens est patente : 62 % de la production tunisienne se fournit en Algérie. Ce voisin, qu’on appelle « le grand frère », a désormais absorbé le pouvoir tunisien dans son giron.

Dans son communiqué nocturne, le ministère des Affaires étrangères tunisien demande à « la France de prendre les mesures nécessaires pour mettre un terme » aux articles, reportages et interviews qui mettent en lumière, via des faits, l’échec patent du régime Saïed. Une fébrilité qui ne fait pas bouger un sourcil au Quai d’Orsay où, comme à l’accoutumée, on privilégie le silence pour seule réponse. Quand aux médias tricolores, ils continueront de fonctionner comme dans un pays démocratique : librement, sans soumission au pouvoir.

par Benoît Delmas , Le Point